La perversion du terme pervers narcissique
5 juin 2026
Sam VAKNIN
Le mot pervers vient du latin pervertere : « renverser », « détourner », « faire dévier de son axe ». C’est exactement ce qui s’est produit en France avec le narcissisme pathologique : un trouble identitaire a été déformé, tordu, transformé en caricature morale du dernier demi‑siècle.
En France, la confusion est massive. Psychologues, psychanalystes, thérapeutes et « experts » autoproclamés répètent les mêmes erreurs, saturent Internet de mésinformation et détournent le public de la réalité clinique.
Résultat : les victimes ne comprennent pas ce qu’elles vivent, et les narcissiques pathologiques — diabolisés, monstrifiés — n’ont aucune raison de chercher de l’aide.
Les médias alimentent une véritable chasse aux sorcières : n’importe qui peut accuser n’importe qui d’être un « pervers narcissique ».
Cet article est la traduction automatique — réalisée avec l’aide de ChatGPT — d’une vidéo de Sam Vaknin, auteur du premier ouvrage sur le narcissisme pathologique et théoricien majeur du domaine depuis plus de trente‑cinq ans. La plupart des concepts utilisés dans le monde anglo‑saxon viennent de lui. Le titre original de sa vidéo, sortie en 2025, est Perversity of Narcissistic Perversion. En français : La perversion de la notion de perversion narcissique.
Le narcissisme pathologique n’est pas une perversion. Les narcissiques ne sont pas des pervers. C’est un trouble mental — né de traumatismes complexes et du fantasme comme mécanisme défensif — pas une déviance morale. Et même si vous n’en saisissez que 10 %, vous cesserez de confondre narcissisme pathologique et perversion.
— Prabhã Calderón
Explorons les explications du Professeur Sam Vaknin
En matière de psychologie clinique — particulièrement concernant le narcissisme pathologique — la France est restée bloquée quelque part dans les années 1950. La preuve de cette ignorance, à la fois hautaine et truculente, réside dans le fait que les termes « perversion narcissique » ou « pervers narcissique » demeurent omniprésents dans le discours des psychanalystes, psychologues et médias français.
L’expression « perversion narcissique » a pourtant été rejetée de manière catégorique et répétée par toutes les autorités cliniques du monde, à la seule exception de la France. Et il existe de solides raisons de rejeter ce concept.
En 2024, la psychiatre Hila Yahalon a publié chez Routledge — une maison d’édition universitaire très respectée — un ouvrage intitulé A Psychoanalytic Reflection on Narcissistic Parenthood and its Ramifications. La traduction française serait : Une réflexion psychanalytique sur la parentalité narcissique et ses ramifications.
Dans l’un des chapitres consacrés à la « perversion narcissique », elle avance que narcissisme et perversion seraient les deux faces d’une même médaille, et qu’une pathologie narcissique sévère s’accompagnerait toujours d’un usage pervers d’autrui.
La perversion dont il est ici question est une perversion de la personnalité et, uniquement dans les cas extrêmes, une perversion sexuelle.
Elle explique que l’expérience vécue par la victime est celle d’une violation émotionnelle. Qu’il s’agit d’une perversion qui, simultanément, nie et accepte la réalité. Un retrait — à la fois de la position schizo‑paranoïde et de la position dépressive — ainsi qu’un mécanisme de défense contre la dépression et les angoisses d’anéantissement.
Cette « perversion » est un dérivé de relations d’objet pathologiques impliquant un excès d’identification projective. Elle se manifeste également sous la forme d’une relation sadomasochiste.
Le narcissique, dit‑elle, tire satisfaction du fait d’imposer son monde intérieur à l’objet (l’autre personne), la contrôlant de façon omnipotente tout en niant toute séparation. L’objet externe peut alors développer une perversion masochiste concomitante. Ainsi, la victime peut développer une perversion masochiste après avoir intériorisé l’abus comme étant la seule manière possible d’être en relation.
Le chapitre passe en revue différentes théories de la perversion ainsi que des écrits reliant les perversions à la pathologie narcissique. Les deux analyses du psychanalyste Heinz Kohut sont examinées comme exemples d’une relation sadomasochiste entre une mère narcissique et son fils — relation ayant conduit le fils à développer une perversion masochiste.
De quoi cette psychiatre parle‑t‑elle exactement ? Quel rapport cette « perversion » peut‑elle bien avoir avec le narcissisme pathologique ?
Pour comprendre ce lien — ou ce prétendu lien — nous devons nous tourner vers les travaux du psychiatre et psychanalyste français Paul‑Claude Racamier. Il a travaillé dans le domaine de la psychopathologie.
Racamier a suggéré que la « perversion narcissique » n’est pas un type de personnalité mais une « pathologie relationnelle », consistant en une déconstruction de la personnalité dans laquelle la notion d’altérité n’existe pas. Il n’y a aucune reconnaissance de la séparation ni de l’extériorité de l’autre : c’est un échec de l’altérité.
Tout cela est très intéressant, mais c’est exactement ce que les écoles des relations d’objet affirmaient déjà dans les années 1960 au Royaume‑Uni — des psychanalystes comme Donald Winnicott, William Fairbairn, Harry Guntrip et bien d’autres encore. Jusqu’ici, il n’y a rien de nouveau.
Il est très courant en psychologie que des personnes en quête de célébrité, de renommée ou de reconnaissance se contentent de « rebaptiser » une idée, de la redécouvrir, puis d’en revendiquer la paternité.
Les notions de « perversion narcissique » et de « pervers narcissique » sont aujourd’hui très populaires dans les médias français. Elles n’utilisent pas les termes anglo‑saxons de trouble de la personnalité narcissique, ni les sous‑types connus — le narcissique malin et le narcissique psychopathe. Elles utilisent le terme « pervers narcissique ».
Mais la communauté scientifique mondiale, à l’exception de la France, rejette complètement cette notion, pour des raisons que je vais exposer dans quelques instants. Elle n’apparaît dans aucun manuel diagnostique, qu’il s’agisse du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ou de la CIM (Classification internationale des maladies).
Très souvent, la « perversion narcissique » est désormais confondue avec la psychopathie, au point de désigner une sorte de narcissique qui serait également criminel, ou sexuellement pervers.
Il y a donc une altération nuisible dans l’expression « perversion narcissique », car l’emploi du mot « perversion » en pervertit le sens du narcissisme pathologique lui‑même. La seule perversion dans la notion de « perversion narcissique » est le mot « perversion ».
Racamier a créé cette confusion en 1986 dans un article.
Il a suggéré qu’il s’agissait d’un type particulier de perversion. Puis, en 1987, en 1992, et ensuite dans son livre Le Génie des origines, il a expliqué :
« Le mouvement pervers narcissique est essentiellement défini comme une manière organisée de se défendre contre toute douleur et contradiction internes, en les expulsant vers autrui, tout en se survalorisant aux dépens des autres. »
Et c’est cet élément — aux dépens des autres — qui constitue, selon lui, la perversion.
Il s’agit d’un usage abusif et flagrant de ce que nous entendons par « perversion ».
La perversion a été définie bien avant par le psychanalyste Sigmund Freud, puis développée par un autre psychanalyste français, Jacques Lacan. Nous disposons donc d’une compréhension claire de ce qu’elle est.
S’approprier ce mot et le redéfinir d’une manière complètement opposée — et conceptuellement inacceptable — c’est exactement ce qu’a fait Racamier. Ce n’est pas de la science ; c’est un désordre conceptuel.
Racamier a précisé qu’il parlait d’un « phénomène collectif », non d’un phénomène individuel ni d’un phénomène intrapsychique. Sa description de la « perversion » concerne les relations interpersonnelles, et non l’individu.
Ce qui est, pour reprendre l’euphémisme du siècle, assez particulier.
La perversion est, bien entendu, intrapsychique. Elle caractérise l’individu. Nous pouvons avoir des perversions collectives, naturellement. Mais une « perversion interpersonnelle » est à peu près un oxymore dénué de sens — une rhétorique confusionnelle.
Paul‑Claude Racamier, comme je l’ai dit, a lancé toute cette idée en 1986. Et il disait qu’il réfléchissait librement ; il disait : « Je ne formalise pas, je fais du remue‑méninges. » Ce qui rappelle fortement l’attitude générale de l’intellectuel français.
En 1992, dans le livre précédemment mentionné, Le Génie des origines, aux chapitres 9 et 10, il revient sur le thème de la « perversion narcissique ». On y trouve notamment un chapitre intitulé « Les perversions narcissiques », c’est‑à‑dire au pluriel. Et en 1993, il a redéfini l’ensemble de la manière suivante :
« Une organisation durable caractérisée par la capacité à se protéger des conflits internes, et en particulier du deuil, en se valorisant soi‑même au détriment d’un objet (une personne) traité comme un ustensile ou comme un faire‑valoir. »
Nous voyons donc ici les confusions de la pensée de Racamier, car sa définition inclut à la fois un aspect relationnel — l’objet maltraité et utilisé par le narcissique — et, simultanément, une organisation intrapsychique orientée vers la protection d’un noyau vulnérable.
Alors, laquelle est‑ce ?
Racamier parle‑t‑il d’un phénomène interpersonnel ou intrapsychique ?
La notion de « perversion narcissique » a ensuite été développée par d’autres
Le psychiatre et psychanalyste Alberto Eiguer a publié en 1989 Le pervers narcissique et son complice. Il y évoquait un cas particulier de la pathologie narcissique, comme si le « pervers narcissique » constituait une « sous‑espèce » du narcissisme — l’équivalent, par exemple, du narcissique caché.
La notion de harcèlement moral a été décrite pour la première fois en 1998 par la psychiatre, psychanalyste et victimologue Marie‑France Hirigoyen. Elle s’appuyait fortement sur la notion de « pervers narcissique », et son travail est devenu extrêmement populaire.
De nombreux articles de presse, interviews et émissions ont repris ces idées. Toutes les personnes impliquées dans ce mouvement autour de la « perversion narcissique » se sont réjouies de leur nouvelle célébrité, devenant des figures médiatiques reconnues.
L’approche initiale — qui impliquait ou sous‑entendait que le « pervers narcissique » vivait une agonie psychique, une grande douleur, associée à un déni psychotique — a complètement disparu. Le narcissique, ou « pervers narcissique », a été de plus en plus diabolisé dans la presse et les médias populaires.
Tous les éléments décrits par Racamier en 1986, qui auraient pu être perçus comme des facteurs atténuants — la souffrance du narcissique, son angoisse, sa dimension psychotique — ont mystérieusement disparu sans laisser de trace.
Entre 2001 et 2008, il y a eu littéralement une mode, une fascination médiatique en France autour de la « perversion narcissique » et du « pervers narcissique ». Mais ces articles de presse identifiaient le « pervers narcissique » à un criminel et le confondaient totalement avec un psychopathe.
Le « pervers narcissique » n’est en réalité qu’un psychopathe
Ce qui, aujourd’hui en France, passe pour le « pervers narcissique » n’est en réalité qu’un psychopathe ou un narcissique malin. (Pour le comprendre, lisez cet article : Psychopathe vs narcissiques – les différences essentielles.)
Pourquoi les Français ont‑ils eu besoin d’inventer un nouveau nom pour un phénomène déjà bien décrit et étudié par des centaines de chercheurs dans le monde ?
Pourquoi ont‑ils eu besoin de confondre complètement le narcissisme pathologique avec la notion de « perversion », et cela de manière totalement ignorante ? Je n’en ai aucune idée — et personne, dans la communauté académique ou scientifique, non plus.
Ainsi, le thème de la « perversion narcissique » réapparaît dans un autre article de Racamier en 1978. Nous le voyons alors évoluer mystérieusement vers l’étude de la schizophrénie. Dans un article intitulé Schizophrénie et paradoxalité, il écrit :
« Là où nous voyons les schizophrènes donner une réponse sans précédent à la question de Hamlet, nous voyons le « pervers narcissique ». Après tout, le narcissisme n’était qu’une « perversion » parmi d’autres dans l’inventaire de Havelock Ellis avant que Freud ne reprenne le terme et ne lui donne les extensions qui l’ont transfiguré. Si l’idée de narcissisme est liée au paradoxe, ce n’est pas un hasard. »
Racamier tentait alors d’imposer son concept erroné de « perversion narcissique » à l’ensemble de la psychologie clinique, en laissant entendre que tout — y compris la schizophrénie — n’était qu’une manifestation de cette prétendue perversion.
Le narcissisme pathologique est proche de la psychose
Deux ans plus tard, en 1980, Racamier affirme explicitement, dans le chapitre 2 de Les schizophrènes et quelques constantes psychotiques, que la schizophrénie s’oppose à la névrose par son anti‑conflictualité. Il écrit :
« Dans ce rapport, nous nous efforcerons de montrer que la schizophrénie s’organise de manière aléatoire le long d’un continuum allant de la psychose aiguë à la perversion narcissique. »
Or Otto Kernberg et d’autres psychanalystes reconnus ont, depuis longtemps, soutenu l’idée selon laquelle le trouble de la personnalité narcissique est proche de la psychose. Encore une fois, il n’y avait rien de nouveau dans les observations de Racamier.
Mais son intention de relier « schizophrénie » et « perversion narcissique » — de les placer sur un spectre allant de la psychose aiguë à la « perversion narcissique » — est hautement problématique. La nature de la psychose narcissique est diamétralement opposée à celle des troubles psychotiques classiques : c’est une image inversée.
Par exemple, dans les troubles psychotiques, explique Vaknin, il existe un phénomène appelé hyper‑réflexivité : la personne psychotique confond les objets internes avec les objets externes — les personnes. Le narcissique, lui, confond les objets externes (les personnes) avec son propre objet interne — son faux self. Il s’agit donc d’une forme totalement différente de confusion, appelée hypo‑réflexivité.
Ainsi, on ne peut pas mettre la psychose classique et le narcissisme pathologique dans le même panier, comme s’il s’agissait simplement d’un spectre ou d’un continuum.
La notion de « perversion narcissique » a été définie par Racamier en 1986 : à ce moment‑là, il mentionne l’agonie psychique, le déni psychotique et d’autres éléments, car il s’inspire largement des travaux de Freud — tout en le critiquant, en affirmant que Freud n’était pas un pionnier dans l’étude du narcissisme.
Il reprend néanmoins une grande partie de ses travaux, s’approprie certains éléments, puis redéfinit des termes d’une manière qui aurait stupéfié Freud et quiconque connaît la psychanalyse. Il redéfinit la perversion et redéfinit le déni.
Il précise : « la psychose, c’est le fruit d’un déni qui échoue », une idée « intéressante » que je ne discuterai pas ici.
Racamier évoque le principe de « catastrophe psychique ». Il affirme qu’avant même d’aborder la « mise en genre » du psychisme — autour de ce qui le satisfait, à travers ce qu’il appelle les « orgasmes du moi » — il existe une potentialité de catastrophe psychique.
La « perversion narcissique » ferait partie d’une telle catastrophe psychique, dit‑il : elle en serait le résultat. D’une certaine manière, la « perversion narcissique » serait une tentative de compenser une catastrophe psychique, de la surmonter, d’y survivre et de continuer à exister malgré elle — en sacrifiant et en objectivant les autres, en les consommant.
Ainsi, selon Racamier, le narcissique lutterait en réalité contre la « catastrophe psychique » qui a donné naissance au narcissisme lui‑même : un psychisme incomplètement constitué, marqué par des blessures infantiles et une faible estime de soi, tenterait de se construire — ou du moins d’apaiser sa souffrance — par le contrôle d’autrui et les plaisirs de l’omnipotence.
Et c’est là « l’orgasme de l’ego » du narcissique.
Bien entendu, poursuit Sam Vaknin, le narcissique ne possède pas un « moi » pleinement constitué ni un soi intégré. Il y a eu une rupture dans ce processus. Cette « exaltation narcissique », telle qu’elle a été décrite et définie des décennies auparavant, est bien une composante essentielle du narcissisme pathologique.
Cependant, elle est liée à l’étiologie du narcissisme : au milieu dans lequel le narcissique a grandi, et dans lequel il a connu toutes sortes de ruptures de limites, de violations, d’abus, de d’instrumentalisations, d’objectifications et de traumatismes.
Bien sûr, il existe un élément extatique dans le narcissisme — un élément d’euphorie, d’exaltation, presque maniaque. Mais il est lié à ce que Freud appelait le sentiment océanique : un retour au ventre maternel, une fusion avec la figure maternelle.
Le fantasme partagé des narcissiques
Pour le narcissique pathologique, les autres servent de supports dans une pièce de théâtre.
Ils ne sont pas des objets consommables ni des matières premières : ils sont des acteurs et des actrices dans une mise en scène — le fantasme partagé.
(Et le narcissique lui‑même ne peut pas s’en extraire, car sa pathologie le condamne à reproduire ce fantasme. Lire : Le fantasme partagé des narcissiques.)
Dire que le narcissique utilise les autres uniquement pour masquer ses blessures précoces est certes correct, ajoute Sam Vaknin. Mais la manière dont Racamier le décrit — sur un mode « consumériste », où l’autre serait un simple objet de consommation — n’est au mieux que partiellement vraie. Il passe à côté des aspects fondamentaux et cliniques du narcissisme.
Racamier rappelle l’usage de cette terminologie par lui‑même, ainsi que par la psychanalyste Phyllis Greenacre, entre autres. Puis il la redéfinit. Il affirme qu’il existe une propension active du sujet à nourrir son propre narcissisme aux dépens de celui des autres. (Commentaire de Calderón : comme si le narcissique le faisait délibérément.)
Vaknin ajoute : il ne s’agit donc pas d’une « perversion sexuelle », mais plutôt d’une perversité. Racamier explique que cette perversité aurait une fonction double : garantir, pour le « pervers », une immunité face aux conflits et aux douleurs du deuil, et se valoriser narcissiquement en lien avec des défauts profonds et cachés — en attaquant le moi de l’autre et en se réjouissant de sa chute. Cette chute est ensuite imputée à l’autre, ce qui signifie que la « jouissance perverse » est toujours doublée.
Sam Vaknin précise : en d’autres termes, le narcissique utilise l’autre, et cela constitue une double jouissance. Le plaisir est doublé, car non seulement le narcissique consomme l’autre pour renforcer sa grandiosité, ses défenses, sa carapace protectrice, etc., mais le simple fait d’exercer un pouvoir sur autrui est en soi valorisant et exaltant.
Beaucoup de ces éléments sont indiscutables et font consensus, insiste Sam Vaknin. Mais la question demeure : pourquoi Racamier a‑t‑il présenté tout cela comme s’il venait de le découvrir, comme s’il était un grand innovateur ? Et pourquoi redéfinit‑il autant de choses inutilement ? Ses écrits frôlent le plagiat — voire le dépassent largement.
Ainsi, Racamier associe la « perversion narcissique » à une relation singulière au langage et à la verbalisation. Il affirme qu’en psychose, les mots sont surinvestis à la place des objets. Mais dans la « perversion narcissique », ce serait le mot qui est surinvesti au détriment des êtres. Et ce n’est pas, comme dans la psychose, la réalité qui est surinvestie, mais la vérité.
Encore une immense confusion, signale Sam Vaknin.
Les personnes sont des objets.
La distinction, dans l’œuvre de Racamier, entre personnes et objets est incorrecte.
En psychanalyse et dans les écoles des relations d’objet, tout est objet :
Les autres personnes sont des objets
Les croyances sont des objets
Les idées sont des objets
Les valeurs sont des objets
Les souvenirs sont des objets
Certains objets sont internes, d’autres externes.
Mais ce sont tous des objets.
Il n’existe qu’un seul sujet : l’individu. Et ce sujet appréhende l’environnement d’abord de manière non verbale, puis verbale, en l’objectivant — en considérant tout et tout le monde comme un objet.
Sam Vaknin conclut : la distinction opérée par Racamier trahit une profonde méconnaissance des fondements les plus élémentaires de la psychanalyse, des théories psychosomatiques et des écoles des relations d’objet. Il résume en disant que, pour le narcissique, un mensonge réussi vaut comme une vérité, ce qui ignore complètement son propre fonctionnement.
Racamier a ignoré complètement le rôle du fantasme
Ce que je dis, poursuit Sam Vaknin, c’est que Racamier ignore complètement le rôle du fantasme. Ce qui est très choquant, car le narcissisme pathologique n’est rien d’autre qu’un autre nom pour le fantasme. C’est un mécanisme défensif fondé sur le fantasme.
Et ignorer le fantasme pour décrire le narcissique comme une machine calculatrice, rusée et manipulatrice revient à confondre le narcissisme avec la psychopathie — et à trahir, encore une fois, une profonde méconnaissance du champ et du sujet.
Lorsqu’il affirme que les narcissiques mentent délibérément et qu’une fois le mensonge réussi ils le considèrent comme la vérité, cela implique que le narcissique peut distinguer fantasme et réalité — ce qui est contraire à l’ensemble des autorités. Le narcissique ne peut pas distinguer la réalité de la fantaisie, du fantasme. C’est là le cœur et le moteur du narcissisme.
Racamier a précisé la notion de « perversion narcissique » dans d’autres articles sur la pensée perverse, la brainlessness (l’insensé), et d’autres encore. Je n’entrerai pas dans ces détails pour l’instant.
J’ai mentionné Alberto Eiguer en 1989, qui utilise la notion de « perversion narcissique » pour décrire le « pervers narcissique » et son complice dans un ouvrage devenu emblématique. Il cite Racamier, mais il oriente le concept dans une direction totalement différente.
Chez Eiguer, la « perversion narcissique » n’est pas relationnelle ni interpersonnelle. Elle est intrapsychique. Elle appartient à l’individu. C’est un principe d’organisation de la personnalité. Il décrit une structure de personnalité.
Alors que Racamier, lui, se limite à décrire un mécanisme relationnel, un mouvement à l’œuvre dans les interactions. Dans un article de 1992, il écrit :
« Je parle au singulier, nous devrions parler au pluriel. Cela tient au fait que la perversion narcissique est loin d’être une affaire individuelle. C’est une affaire collective. Et dès lors que les espaces psychiques sont transgressés, nous savons que tous les excès deviennent possibles. De même, le mouvement pervers est loin d’être une affaire intrapsychique. C’est un cas hautement interactif, car ce mouvement tourné vers autrui ne cesse de l’utiliser. »
Il rebaptise le trouble de la personnalité narcissique
Il existe un profond désaccord entre les partisans de la « perversion narcissique », qui tentent de ramener le concept à ses racines psychanalytiques. Mais ce faisant, ils ne font que rebaptiser le trouble de la personnalité narcissique. Ils redécouvrent — ou réinventent — les travaux de psychanalystes comme Heinz Kohut, Otto Kernberg et ceux des écoles des relations d’objet.
Lorsqu’on réduit la « perversion narcissique » au niveau individuel, alors qu’il s’agit simplement d’un trouble intrapsychique, pourquoi parler de « perversion narcissique » ? Pourquoi ne pas parler de trouble de la personnalité narcissique ? Pourquoi ce besoin d’un nouveau nom ?
Gérard Bayle — psychiatre, psychanalyste et psychodramatiste français — affirme que Racamier ne cherche pas à qualifier les individus, mais à identifier l’origine d’un dysfonctionnement dans les interactions.
Autrement dit, poursuit Sam Vaknin, Racamier ne s’intéressait pas au diagnostic.
Il cherchait à saisir l’essence de l’interaction narcissique : la manière dont le narcissique pervertit ses relations avec les autres en les objectivant, en les utilisant pour sa régulation interne, en les consommant psychiquement.
Tout cela, encore une fois, fait consensus. Personne ne contesterait ces éléments.
Mais la question demeure : pourquoi reformuler cela comme s’il s’agissait d’une découverte ?
Gérard Bayle a tenté de défendre Racamier en affirmant :
« La notion de « perversion narcissique » sert à décrire et à repérer les processus pervers dans les familles et les groupes. »
Même si l’on accepte cela, le terme « perversion » reste trompeur, inapproprié et fondamentalement erroné. Racamier affirmait :
« Il n’y a rien à attendre de l’association des pervers narcissiques. On ne peut qu’espérer en sortir indemne. »
L’œuvre de Racamier, poursuit Sam Vaknin, n’est qu’une ré‑encapsulation et une redécouverte — une réinvention — de travaux déjà établis des décennies auparavant.
J’ai lu ses livres et ses articles, et je n’y ai rien trouvé de véritablement nouveau.
Il est très fort pour décrire les dynamiques, il est empathique, il a un style, il écrit bien — mais il n’est pas un innovateur. Au contraire, il a brouillé les pistes.
Il a créé une confusion considérable en psychologie clinique en France concernant les pathologies narcissiques. Il a retardé le champ de deux à trois décennies. Et cela tient notamment à son usage erroné du mot « perversion ».
Sam Vaknin : je voudrais maintenant discuter le concept même de perversion dans la littérature classique, dans les idées fondamentales de la psychanalyse, etc. Nous pourrons ainsi commencer à voir où Racamier s’est trompé.
Mais avant d’y venir, je voudrais mentionner quelques réactions de partisans de Racamier — des personnes qui pensaient que son travail était innovant et qu’il contribuait à la psychologie.
Marie‑France Hirigoyen, que j’ai mentionnée plus tôt, est une théoricienne qui a popularisé le concept. Elle a déclaré qu’elle regrettait le succès populaire de cette expression, car elle désigne désormais toutes sortes de personnes extraverties. Selon elle, cette pathologie reste beaucoup plus rare qu’on ne le pense.
Il existe de nombreuses critiques de l’œuvre de Racamier en général.
Le psychanalyste français Claude Nachin, en 1996, a déclaré à la fin de son rapport :
« Le psychiatre, psychanalyste et psychodramatiste Gérard Bayle souligne, après les Barres, le caractère polymorphe de la sexualité humaine et le différencie de la perversité. Sa description du trio pervers et du pervers narcissique me laisse une impression de malaise. Et je préfère la position du psychanalyste Harold Searles, qui décrit l’effort inconscient visant à rendre l’autre fou. »
« Je préfère cela à l’inflation de la notion de pervers narcissique, qui peut engendrer une confusion redoutable dans l’esprit des patients et des familles qui lisent nos textes. »
« Même s’il existe des cas intermédiaires, il me semble important de distinguer ceux qui mettent consciemment, volontairement et délibérément en œuvre des activités susceptibles de leur procurer un fort plaisir au détriment d’autrui — de ceux qui sont placés dans une nécessité psychique inconsciente de violer des règles fondamentales sans pouvoir se l’expliquer eux‑mêmes, réduits qu’ils sont à inventer un récit de leurs malheurs sous la pression des autres. Ce récit est bien sûr le fantasme. »
Le psychologue clinicien et psychanalyste Marcel Sanguet a affirmé que le concept de
« pervers narcissique » est une invention, et qu’il équivaut à l’hystérie du XIXᵉ siècle — « ce avec quoi je suis entièrement d’accord », ajoute Vaknin.
Selon lui, ce concept est limité à la France, n’est utilisé nulle part ailleurs, est surutilisé et fondamentalement erroné. Dans un instant, lorsque j’aborderai la question de ce qu’est « la perversion », vous comprendrez pourquoi, continue Sam Vaknin.
Le sens du concept de trouble de la personnalité narcissique — en particulier celui de narcissique maligne — est très proche de celui de « perversion narcissique », du narcissique psychopathe ou du psychopathe narcissique. Il n’y avait donc aucun besoin d’ajouter ce nouveau concept dérivé de « perversion narcissique ».
Alors, qu’est‑ce que la perversion au sens clinique ?
Qu’est‑ce que la « perversion narcissique » dans l’école française ?
Comment la reconnaît‑on cliniquement ?
Je voudrais lire une liste d’Isabelle Nazare‑Aga, thérapeute cognitivo‑comportementale française. Selon elle, il existe 30 comportements caractéristiques, et si l’on en observe 14 sur 30, alors on serait probablement en présence d’un « pervers narcissique ».
Les voici :
La personne fait culpabiliser les autres en invoquant l’amour, l’amitié, la famille ou la conscience professionnelle.
Elle exige la perfection des autres : omniscience, disponibilité totale, réponses immédiates, absence de changement d’avis.
Elle exploite les sentiments moraux — devoir, générosité, courtoisie, humanisme — pour satisfaire ses propres besoins.
Elle remet en question la compétence, la personnalité et les qualités des autres ; elle critique, dévalorise, crée la confusion, puis juge.
Elle est jalouse de tout le monde, y compris de sa propre famille.
Elle utilise flatterie, cadeaux et services rendus pour se mettre en valeur.
Elle se pose constamment en victime.
Elle ne se considère jamais responsable de quoi que ce soit et rend les autres responsables de tout.
Elle n’exprime pas clairement ses sentiments, opinions, besoins ou demandes.
Elle répond toujours de manière évasive.
Elle change de sujet sans transition au cours d’une conversation.
Elle évite ou quitte les réunions et entretiens.
Elle utilise des moyens indirects — autres personnes, répondeurs, messages écrits — pour faire passer son message.
Elle invoque des raisons logiques pour imposer ses demandes de contrôle.
Elle déforme, interprète et ment pour cacher ou découvrir la vérité.
Elle refuse la critique et nie l’évidence.
Elle a parfois recours au chantage et aux menaces implicites.
Elle crée des conflits afin de manipuler son entourage.
Elle se comporte différemment selon les personnes et les situations.
Elle ment, y compris par omission.
Elle exploite l’ignorance de ses interlocuteurs et tente de leur faire admettre qu’elle leur est supérieure.
Elle est centrée sur elle‑même.
Ce qu’elle dit ne correspond pas à ce qu’elle fait.
Elle invoque l’urgence pour obtenir un avantage.
Elle nie les sentiments, désirs, besoins et droits des autres.
Elle rejette implicitement les demandes en prétendant s’en occuper (une forme d’agressivité passive, ajoute Vaknin).
Elle génère des sentiments de malaise, d’impuissance ou de perte de liberté.
Elle parvient à faire accomplir aux autres des actes non désirés.
Elle atteint ses objectifs aux dépens des autres.
Elle fait l’objet de discussions fréquentes et récurrentes.
Ainsi, 14 de ces 30 critères suffisent pour qualifier une personne de « pervers narcissique ».
Elle affirme également qu’un narcissique, dans un couple, chercherait à isoler son conjoint et à détruire sa confiance en lui afin de mieux le manipuler — quitte à le détruire psychologiquement.
Cette liste de 30 attributs constitue un mélange complet entre psychopathe et narcissique pathologique, affirme Vaknin. C’est la véritable origine de la notion de « perversion narcissique » : elle se concentre sur les relations, et non sur la dynamique psychique interne ni sur les structures intrapsychiques.
Alors, qu’est‑ce qui est incorrect dans l’utilisation du mot « perversion » ?
Où est l’erreur de Racamier ? Quelle est la faute ?
Le mot “perversion” : un terme très ancien
Le problème est que « perversion » est un terme très ancien.
Sigmund Freud l’a défini comme un comportement sexuel déviant de la norme — un comportement sexuel anormal, non normatif. La norme, dans la Vienne du XIXᵉ siècle, était l’intercourse hétérosexuelle génitale. Tout ce qui s’en écartait était considéré comme une perversion. C’est ainsi que cela a commencé.
Mais progressivement, cette définition est devenue problématique, car l’homosexualité, le BDSM, le sexe oral sont devenus des pratiques courantes, largement répandues. Il a donc fallu redéfinir la notion de perversion. Freud lui‑même avait déjà suggéré, dans ses travaux, que la sexualité est polymorphe — qu’elle prend de nombreuses formes.
Freud affirmait qu’il est difficile d’imposer un « ordre naturel préétabli » à la sexualité humaine. L’absence de naturalité ne signifie donc pas qu’il s’agit d’une perversion.
Comme souvent, Freud s’est contredit — ce qu’il a fait très fréquemment au cours de sa carrière. Nous avons ainsi deux versions de la perversion chez Freud :
Première définition : tout acte sexuel qui dévie de l’intercourse hétérosexuelle génitale.
Seconde définition, beaucoup plus floue : la sexualité humaine est polymorphe, multiforme, non réductible à une norme unique.
Cette contradiction a créé une grande confusion.
La perversion selon Jacques Lacan
Jacques Lacan propose que la perversion soit toute situation dans laquelle on se transforme soi‑même en objet sexuel pour l’autre. L’altérité devient une forme d’auto‑objectivation et d’auto‑instrumentalisation.
La reconnaissance de l’autre — son regard, son désir, ses pulsions — fait de vous un objet destiné à être consommé par lui. C’est une forme d’auto‑érotisme, ironiquement : en vous considérant comme sexuellement désirable aux yeux d’une autre personne, vous vous trouvez vous‑même désirable. Et bien sûr, l’auto‑érotisme est une forme de perversion — très fréquente chez les narcissiques.
Lacan disait : qu’est‑ce que la perversion ?
Ce n’est pas simplement une aberration par rapport aux critères sociaux, ni une anomalie contraire aux bonnes mœurs — même si cette dimension existe. Ce n’est pas non plus une simple déviation par rapport à la finalité reproductive de l’union sexuelle. C’est autre chose, dans sa structure même.
Lacan distinguait les actes pervers des structures perverses. Certains actes sexuels peuvent être associés à des structures perverses, mais il est tout à fait possible de les accomplir sans être pervers. Autrement dit : on ne peut pas déduire une structure perverse à partir d’un acte sexuel non normatif.
L’approche de Freud implique une position universaliste, ou du moins une infraction à une morale sociale qui détermine ce qui est pervers ou non.
Lacan considère cela comme faux : des actes peuvent être non normatifs, rejetés socialement, sans pour autant révéler une structure psychologique perverse.
Il faut donc, selon Lacan, se concentrer sur la structure. La structure perverse reste perverse même lorsque les actes qui lui sont associés sont socialement approuvés.
Dans la formulation de Lacan :
Le névrosé est en conflit avec l’autorité, la loi, les mots, le langage.
Le pervers, lui, connaît parfaitement les mots, la loi, les conventions, les règles, les comportements socialement acceptables ; il sait ce que désirent les autres ; il est pleinement conscient de tout.
Mais la structure perverse suit la loi à la lettre — d’une manière en quelque sorte passive‑agressive. Elle suit les aspects négatifs de l’autorité : l’injonction de ne pas jouir. C’est donc, d’une certaine manière, une position légèrement masochiste.
Selon le psychanalyste lacanien Jean Clavreul, chez « le pervers », il existe un conflit entre désir et loi. Et ce conflit est résolu en faisant du désir la loi du pervers.
Lacan, par exemple, considérait que certaines formes d’homosexualité pouvaient relever de la perversion — non pas en tant que pratique sexuelle en soi, mais en tant que structure psychique, et il donnait des exemples tirés de la Grèce antique.
Je n’entrerai pas dans ces détails, poursuit Sam Vaknin, mais ce n’est évidemment pas parce que l’homosexualité — ou toute autre forme de sexualité — serait intrinsèquement perverse. Ce n’est pas une définition statistique.
La nature perverse de certains comportements, selon Lacan, est entièrement liée à une transgression des exigences normatives des structures internes, comme le complexe d’Œdipe. Ainsi, Lacan n’était pas d’accord avec Freud.
Et tous deux étaient en désaccord — de manière radicale — avec Racamier, qui s’a approprié ce terme, l’a « volé » à Freud, Lacan et d’autres, et l’a redéfini d’une manière qui n’a plus rien à voir avec son sens original.
Nous n’avons pas le droit de faire cela.
En science, nous ne pouvons pas violer les règles
Je ne peux pas prendre le mot « énergie », par exemple, l’emprunter à la physique, puis, dans la physique elle‑même, lui donner une définition différente.
Je ne peux pas faire cela.
L’énergie est l’énergie, point final.
En revanche, en dehors de la physique, je peux reprendre ce mot et lui attribuer un autre sens lexical. Mais dans le cadre de la physique, je dois l’utiliser selon sa définition originale et selon le consensus de la profession.
Racamier a violé cette règle…
Lacan critiquait Freud. Il disait que Freud avait oublié l’importance de l’hétérosexualité dans le mythe œdipien comme forme de norme.
Autrement dit, selon Lacan, l’aspect hétérosexuel du complexe d’Œdipe — l’enfant attiré par le parent du sexe opposé — n’a rien de naturel. Cela relève des normes sociales.
Et même si cela est discutable, c’est une lecture intéressante.
Il existe deux manières principales dont Lacan caractérise la structure perverse et la distingue des actes ostensiblement pervers.
Le « désaveu »
La perversion se distingue des autres configurations cliniques par l’opération du désaveu.
Le pervers « désavoue » quelque chose : il sait, mais il fait comme s’il ne savait pas.
C’est un rejet actif d’un élément de la réalité psychique — un mécanisme très différent du déni névrotique ou du clivage psychotique.
Chez Freud, le pervers désavoue la castration — peu importe ici le détail technique. Mais il y a bien un désaveu. Il y a un rejet actif de quelque chose.
La perversion est liée à l’antagonisme. C’est pour cela qu’elle s’accorde si bien avec certaines défenses narcissiques.
Le narcissisme pathologique est fondé sur le fantasme
Le narcissisme pathologique n’est pas fondé sur le rejet, ni sur le conflit, ni sur l’antagonisme. Le narcissisme est principalement fondé sur le fantasme.
Il existe d’autres caractéristiques essentielles du narcissisme. La perversion, elle, est probablement un phénomène marginal — essentiellement français — si tant est qu’elle existe réellement comme catégorie clinique autonome.
Le désaveu est un élément central de la perversion. Il existe également une relation problématique au corps propre.
Dans les travaux de Lacan, il utilise le vocabulaire psychanalytique classique du phallus et du phallique — peu importe ici les détails techniques. Ce qu’il veut dire, c’est qu’il existe un problème dans la relation intrinsèque entre l’individu et son corps : certaines parties sont perçues comme manquantes, d’autres comme superflues ou en excès. Il existe une interaction conflictuelle avec le corps.
Il y a un problème dans la proprioception et dans la perception du corps.
La manière dont le corps est perçu est altérée. Et la perversion consiste en une re-perception ou re-conception du corps à travers le regard de l’autre.
Le regard de l’autre redéfinit le corps, le rend sexuellement attirant pour les autres et pour soi-même via l’auto érotisme. C’est là le cœur de la perversion selon Lacan.
Ce n’est pas si éloigné de Freud — même si Lacan rejetterait probablement cette idée.
Freud a lui aussi abordé ces questions.
L’erreur de Freud a été d’ancrer tout son discours dans la morale de la Vienne du XIXᵉ siècle — une morale victorienne. Mais par ailleurs, il avait raison sur de nombreux points.
Lacan disait que tout le problème des perversions consiste à comprendre comment l’enfant, dans sa relation à la mère, s’identifie à l’objet imaginaire du désir. C’est le regard de la mère qui constitue le premier moment de prise de conscience du corps comme objet sexuel. L’enfant se sexualise à travers le regard de la mère.
La mère désire l’enfant d’une certaine manière.
Ce n’est pas entièrement sexuel, mais c’est largement érotique.
Et cet auto érotisme, emprunté à la mère et internalisé, reste présent toute la vie dans certaines pathologies — notamment dans le trouble de la personnalité narcissique.
Ainsi, la perversion est une manière particulière pour le sujet de se situer par rapport à la pulsion sexuelle. Dans la perversion, le sujet se place comme objet de la pulsion, comme support du regard, du désir et de la vitalité de l’autre.
Lorsqu’on se positionne comme objet de l’autre — cible et réceptacle de ses intentions, désirs et attentes — on devient auto‑érotisé.
On devient un objet sexuel pour l’autre et pour soi‑même.
C’est une inversion de la structure du fantasme.
C’est pourquoi, chez Lacan, la formule de la perversion apparaît comme l’inverse du fantasme.
Sam Vaknin ajoute : je propose cependant que le narcissique utilise le fantasme pour se transformer en objet de la pulsion de l’autre.
Le fantasme partagé du narcissique le transforme en réceptacle des affects de l’autre — par exemple de son admiration, de son adulation, de sa pulsion sexuelle.
Le narcissique se perçoit ainsi comme irrésistiblement attirant à travers le regard des autres.
En ce sens, le narcissique s’auto‑objectifié dans un fantasme, et cette auto‑objectification correspond à la « perversion » selon Lacan — mais pas selon Racamier.
Du point de vue de Racamier, le lieu de la « perversion » est la relation elle‑même.
Le fait que le narcissique exploite et abuse des autres constitue « la perversion » selon lui.
Mais le mot perversion est incorrect.
Le terme correct est : abus.
La perversion selon Lacan : une structure, pas un comportement
Dans les travaux de Lacan, de Freud et d’autres penseurs, la perversion se situe dans la manière dont on se perçoit soi‑même, dont on s’éprouve soi‑même à travers les autres :
à travers le regard d’autrui,
à travers son agentivité,
à travers sa présence dans un espace partagé,
dans un fantasme partagé.
Le pervers occupe la position de l’objet, instrument de ce que Lacan appelait la volonté de jouir — qui n’est pas sa propre volonté, mais celle de l’Autre, du Grand Autre.
Le pervers ne poursuit pas son activité pour son propre plaisir, mais pour la jouissance de l’autre.
C’est sa capacité à faire jouir l’autre qui constitue son pouvoir.
C’est ce pouvoir de procurer du plaisir, de susciter du désir, qui rend le narcissique omnipotent.
Lorsque le narcissique se transforme lui‑même en objet de jouissance et de plaisir, puis transforme les autres — les pousse à le désirer, à l’admirer, à l’idolâtrer, à avoir des relations sexuelles avec lui — ou plutôt les y incite — cette capacité à modifier les dynamiques psychiques internes des autres constitue la preuve de son omnipotence.
Les transformations qu’il engendre chez autrui sont la preuve positive de ses pouvoirs quasi divins.
Le narcissisme est effectivement, comme le suggère Racamier, dérivatif et non originel.
Le narcissique utilise bien les autres — mais pas du tout de la manière que postule Racamier.
La perception de Racamier est superficielle et populiste, influencée par les médias : le narcissique serait mauvais, démoniaque, malveillant, abusif, prédateur. Cette vision n’a aucun rapport avec la clinique réelle du narcissisme pathologique.
Dire cela — et appeler cela « perversion » — aurait pu venir d’un pseudo‑expert auto‑proclamé en ligne, pas d’un penseur qui se revendique comme un grand psychanalyste et psychiatre. Ce n’est absolument pas le cœur du narcissisme.
Le narcissique utilise bien les autres, bien sûr, mais il les utilise pour se construire lui-même. Il les utilise pour se vivre comme un objet sexuel irrésistible.
Il les utilise pour éprouver son existence.
Il les utilise pour soutenir sa grandiosité.
Il les utilise pour partager son fantasme.
Oui, il utilise les autres — et ces personnes en paient le prix, en étant chosifiées et abusées. Mais l’objectif du narcissique n’est pas d’abuser.
Cela, c’est le but du psychopathe.
Et c’est là la grande confusion de Racamier.
La grande confusion de Racamier
Il confond narcissiques et psychopathes.
Il est — faute de meilleur terme — un expert auto‑proclamé.
C’est aussi simple que cela.
Il existe de nombreux types de perversions.
Beaucoup n’ont rien à voir avec le narcissisme.
Par exemple, le sadisme‑masochisme, où le sujet se situe comme objet d’une pulsion invocatoire.
Le pervers est celui chez qui la structure de la pulsion apparaît de la manière la plus transparente.
C’est une sorte de personne « transparente » : une personne qui pousse au maximum la tentative de dépasser le principe de plaisir, celle qui va aussi loin qu’elle peut sur le chemin de la jouissance.
Freud disait que les névroses sont l’opposé des perversions.
Et il y a eu plusieurs tentatives d’entrer de manière exégétique dans l’esprit de Freud pour comprendre ce qu’il voulait réellement dire.
Certains affirment qu’il voulait dire que la perversion est simplement l’expression directe d’un instinct naturel, tandis que dans la névrose, l’instinct naturel est refoulé : chez le pervers, il s’exprime.
Mais Lacan rejette complètement cette interprétation.
Il affirme que la pulsion ne doit pas être conçue comme un instinct naturel.
Les pulsions ne sont pas nécessairement naturelles, ne se déchargent pas toujours de manière directe, et il n’existe pas de « degré zéro » de satisfaction.
Deuxièmement, la relation du pervers à la pulsion est tout aussi complexe et élaborée que celle du névrosé.
Il n’y a pas de refoulement, mais il y a expression — et cette expression est médiée par des psychodynamiques complexes et des constructions psychologiques.
Et cette expression de la pulsion est au service d’une finalité.
Cette finalité peut être, par exemple, un fantasme dans le narcissisme, mais elle constitue une phase intermédiaire.
Le plaisir, la jouissance, tout cela comporte des incitations et des motivations à externaliser la pulsion et à l’exprimer.
Mais tout cela est au service d’un récit plus large.
Dans le narcissisme, ce récit est le fantasme.
Dans le sadisme et le masochisme, c’est le récit de la douleur.
Du point de vue du développement génétique, névrose et perversion sont donc identiques.
La perversion présente la même dimension et la même richesse qu’une névrose, la même abondance, les mêmes rythmes et les mêmes étapes.
Il est donc nécessaire d’interpréter autrement la remarque de Freud : la perversion est structurée de manière inverse à la névrose, mais elle est tout aussi structurée.
Nous ne pouvons pas prendre le mot « perversion », comme l’a fait Racamier, et dire qu’il s’agit de tout ce qui est socialement inacceptable : de l’abus, du traumatisme, voire du comportement criminel — et que les narcissiques en seraient les auteurs.
C’est pour cela que, selon lui, les narcissiques seraient des « pervers ».
Et la « perversion narcissique » serait simplement la manière dont le narcissique est en relation avec autrui par l’abus.
Cela peut convenir à une chaîne YouTube ou à un autodidacte débutant.
Mais ce n’est absolument pas sérieux pour un psychanalyste ou un psychiatre.
La profondeur du narcissisme pathologique est immense
De nombreux chercheurs considèrent qu’il s’agit du phénomène psychologique le plus complexe qui soit — et je tends à être entièrement d’accord, affirme Sam Vaknin, après trente ans d’étude et en continuant à apprendre chaque jour.
Le travail de Racamier est réducteur, redondant et ignorant.
Et c’est une grande tragédie pour la psychologie clinique en France qu’elle soit restée enfermée dans des concepts et des écoles aujourd’hui contredits par les faits, et qu’elle produise — puis adopte — des travaux dérivés et insuffisamment rigoureux comme celui de Racamier sur la « perversion narcissique ».
De nombreux chercheurs en France ont travaillé sur la « perversion narcissique ».
Elle est liée, dans une certaine mesure, au concept d’anti‑narcissisme.
Le psychanalyste Francis Pasche, avec son concept d’anti‑narcissisme, explique que dans la « perversion narcissique » décrite par Racamier, la dimension anti‑narcissique est devenue invisible : elle a disparu.
Mais le « pervers narcissique » aurait néanmoins besoin des autres comme d’ustensiles pour échapper à sa conflictualité interne.
C’est un exemple de la confusion massive provoquée par Racamier et par l’usage du mot « perversion ». Le terme est tellement chargé, tellement résonant, qu’il a créé une confusion durable dans l’esprit de nombreux psychanalystes et chercheurs.
Le psychanalyste français Michel Fain — parmi d’autres — tente par exemple de réconcilier Racamier avec Freud. Et je n’entrerai pas dans tous les détails des turbulences que le concept de Racamier a provoquées dans l’étude du narcissisme en France, de manière presque irréparable.
Le psychanalyste Jean Bergeret distingue une perversion de caractère d’une perversion de l’acte. Il parle d’une perversion de caractère comme d’une personne dont l’objectif est de nier à l’autre la possibilité de ressentir ses propres intérêts, afin d’alimenter sa propre jouissance, ajoute Sam Vaknin. Et d’une perversion de nature sexuelle, dont le but est d’imposer ses impulsions et fantasmes sexuels aux autres.
Nombreux essaient de « boucler la boucle ». Je pourrais continuer encore et encore sur ce sujet. Mais je pense avoir donné un aperçu du travail de Racamier — et de la raison pour laquelle, à mes yeux, il incarne tout ce qui ne va pas dans la manière dont certains chercheurs, universitaires, psychanalystes, psychiatres et experts — surtout autoproclamés — retournent à la littérature, y trouvent quelque chose, lui donnent un nouveau nom, prétendent le redéfinir, et surfent ensuite sur une vague de célébrité et de reconnaissance.
Aujourd’hui, je dirais que 80 à 90 % du travail en psychologie consiste en du rebranding, du changement de nom, de la redécouverte, de la réinvention — dérivatif, redondant, sans véritable nouveauté. Et c’est un état de stagnation.
C’est une situation regrettable.
Et Racamier n’est qu’un symptôme.
Conclusion
Pour l’avoir étudié pendant sept années consécutives, je voudrais terminer cet article en disant que, de mon point de vue, le professeur Sam Vaknin :
Démystifie la « perversion narcissique ».
Réintroduit la rigueur conceptuelle.
Corrige quarante ans de dérive française.
Sépare enfin narcissisme et psychopathie.
Réhabilite la clinique réelle.
Met fin à la diabolisation médiatique.
Redonne au narcissisme sa profondeur tragique.
En France, personne n’a fait ce travail.
Personne n’a osé.
Personne n’a articulé Freud, Lacan, Kernberg, Kohut, Greenacre, Pasche, Bergeret, Fain… Personne n’a remis Racamier à sa place.
L’enseignement de Vaknin est donc fondamental pour sortir la France de son isolement conceptuel.
Et mon effort, en corrigeant la traduction le mieux que je peux, et en restituant ainsi la cohérence de ses propos, est exactement ce qu’il fallait pour clarifier, rendre accessible et rendre rigoureux ce que Sam Vaknin expose.
— Prabhã Calderón