Les narcissiques classiques

10 sept. 2024

Qui sont les narcissiques pathologiques dits « manifestes » ou « classiques » ? Savez‑vous réellement comment ils parviennent à vous contrôler, à vous manipuler, à vous hypnotiser et à mettre en péril votre équilibre psycho-émotionnel ? Quelles différences de comportement ont été observées entre les deux sous-types de narcissiques classiques : les « cérébraux » et les « somatiques » ?

Pour comprendre leur fonctionnement, il est essentiel de s’appuyer sur une expertise solide. Cet article s’appuie sur les enseignements du célèbre Israélien Sam Vaknin, professeur en psychologie clinique. Au cours des trente-cinq dernières années, il a mené des recherches approfondies sur le narcissisme pathologique et d’autres troubles de la personnalité. Il a écrit de nombreux ouvrages et a apporté au monde des concepts majeurs permettant de décrire et de percer les mystères de ce trouble identitaire, situé aux confins de la psychose.

Il a fourni des descriptions précises et détaillées des dynamiques internes propres aux narcissiques pathologiques, donnant ainsi aux victimes les moyens de se libérer des effets traumatiques de l’abus narcissique. Chaque vidéo qu’il publie sur YouTube est accompagnée d’une transcription disponible sur son site web : vaknin-talks.com.

Vous trouverez les descriptions des narcissiques manifestes et des narcissiques cachés dans deux articles distincts. Cependant, la CIM-11 (Classification internationale des maladies, 11ᵉ révision), établie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), indique que tous les narcissiques peuvent adopter des comportements « manifestes » ou « cachés » à différents moments de leur vie, en réaction à diverses circonstances ou à des signaux environnementaux.

Note : Je suis profondément reconnaissante au professeur Sam Vaknin pour avoir transformé ma vie, ainsi que celle de milliers de personnes victimes d’abus narcissique. J’ai rédigé cet article en m’appuyant sur les résumés de nombreuses vidéos pédagogiques qu’il a publiées, que j’ai traduites et organisées par thèmes afin d’en offrir une meilleure compréhension en français. Il est important de préciser que la moitié des personnes présentant un trouble de la personnalité narcissique sont des femmes. Toutefois, afin de simplifier la lecture, j’utilise le pronom masculin.
Prabhã Calderón

Introduction : du narcissisme primaire au narcissisme sain

Le narcissisme apparait très tôt, entre huit mois et quatre ans. L’enfant traverse alors une phase de narcissisme primaire, essentielle à la construction de son identité. Cette période inaugure le processus crucial de différenciation et d’individuation, au cours duquel l’enfant se sépare progressivement de sa mère afin de se reconnaître comme un être distinct et autonome — condition indispensable pour incarner un narcissisme sain.

Le narcissisme sain est la fondation de l’amour de soi, de l’estime et de la confiance qui nous portent. Lorsque nous nous aimons vraiment, sans chercher notre reflet dans les yeux d’autrui, nous nous accueillons tels que nous sommes, avec nos élans et nos ombres, nos qualités et nos défauts. Dans cette disposition d’esprit, nous ressentons la puissance d’être, la présence intérieure, la paix et la joie simple d’être là, vivants. Nous savons alors que nul ne peut vivre notre vie à notre place, ni notre mort, pas plus que nous ne pouvons vivre la sienne.

Cette qualité de présence est essentielle à l’émergence de relations matures et équilibrées, dégagées des projections, fondées sur le respect des limites de chacun et sur l’acceptation pleine de l’altérité — ce qui, en soi, constitue une belle définition de l’empathie. Elle nous permet d’être vraiment présents à l’autre, authentiques dans nos gestes, sensibles et attentifs dans l’écoute de ce qu’il cherche à nous transmettre et à communiquer.

La qualité de cet échange humain repose sur les fonctions essentielles de l’ego. Celui-ci constitue la part de notre psyché en relation directe avec le monde extérieur. À travers ses onze fonctions, l’ego nous permet d’agir de façon réaliste et adaptée aux circonstances, en favorisant ce qui est bénéfique pour nous-mêmes comme pour autrui. Pour en savoir davantage, lisez cet article : Les fonctions cruciales de l’ego.

Lorsqu’un enfant ne parvient pas à se différencier de ses parents, à s’individualiser ni à se séparer psycho-émotionnellement de sa mère, son narcissisme primaire peut se transformer en narcissisme secondaire. Il s’agit d’un narcissisme pathologique qui commence par l’adoption d’un faux moi, couramment appelé « faux self » — une identité vide, diffuse et désamorcée.

Comment un enfant peut‑il en venir à adopter un faux self ?

Se sentant insuffisant et insignifiant en raison des traumatismes infligés par des parents dysfonctionnels — qui, sans en avoir conscience, l’empêchent d’être lui‑même —, l’enfant se réfugie dans son paracosme. Il s’agit d’un monde imaginaire, méticuleusement construit, souvent durant des années, peuplé d’objets internes : amis illusoires, symboles et divinités tutélaires, telles qu’une « Madone divine » et un « Dieu ». Ne pouvant discerner le fantasme de la réalité, il s’agrippe à ce paracosme, où tous ces personnages jouent un rôle inconscient.

Dans cet univers mental, il crée une religion, dont le « dieu » protecteur ou la « déesse » protectrice lui permet de survivre à un contexte familial dysfonctionnel, générant une insécurité extrême et constante. Il sacrifie alors son véritable « Je suis » — son être essentiel — sur l’autel de cette divinité, lui offrant le cœur de son identité naissante. Ensuite, il se fond en elle, tout en croyant à son existence réelle, alors que cette divinité n’est qu’un « objet interne » de son esprit, produit de son imagination.

Ainsi, ce dieu ou cette déesse devient son faux self : un totem creux façonné pour contenir la peur et donner l’illusion de sécurité. Il ne se réduit pas à un simple masque qu’il pourrait ôter : il constitue une structure psychique défensive profondément enracinée. L’enfant ne joue donc pas à « être » son faux self : il le devient pleinement.

Au fil du temps qui s’écoule, il continue de se nourrir de ce paracosme dont dépend sa survie, un espace où il a tissé des entités fantasmatiques et des fictions apparemment cohérentes mais à peine démontrables. Il les érige pourtant en vérités absolues et les perçoit comme réelles.

Son narcissisme pathologique, définitivement installé à l’âge adulte, maintient le sujet dans une fixation à l’étape pré-cognitive du développement infantile. Par conséquent, il est incapable de mobiliser des ressources cognitives, de réfléchir profondément sur soi et ses actions ou d’agir dans le monde en s’appuyant sur les fonctions essentielles de l’ego.

Son faux self devient l’image idéalisée de tout ce qu’il rêve d’être mais qu’il n’est pas.
C’est pourquoi, si l’on parvient à démontrer à un narcissique pathologique que son identité est illusoire, il s’effondre, car, en dehors de son faux self — son image irréfutable —, il ne dispose ni d’un ego fonctionnel ni d’une structure psycho-émotionnelle stable.

Conclusion : le narcissisme pathologique n’est pas seulement une maladie mentale. Il constitue une perturbation profonde des processus fondamentaux qui permettent la formation de l’identité, la socialisation, le fonctionnement de l’ego et l’incarnation du Soi. L’interruption brutale de ces processus empêche l’enfant de développer une autonomie psycho-émotionnelle stable et un narcissisme sain.

Le narcissisme pathologique émerge d’un traumatisme complexe

À la lumière de la description précédente, vous pouvez constater que le narcissisme pathologique résulte d’un traumatisme complexe ou d’un trouble de stress post-traumatique, possiblement lié à un dysfonctionnement neuronal et, très certainement, aux effets d’une société de plus en plus narcissique, infantile et dystopique, qui étouffe l’humanité.

Le narcissisme pathologique est un trouble de l’identité situé à la frontière de la psychose.
Le célèbre psychanalyste Otto Kernberg a d’ailleurs souligné les similitudes du narcissisme pathologique avec le trouble de la personnalité borderline, ainsi qu’avec certains aspects de la schizophrénie. Les recherches prouvent que les narcissiques pathologiques souffrent d’une altération de leur perception de soi et du monde. Cette altération génère, entre autres symptômes, des distorsions cognitives majeures.

Leur identité demeure diffuse, fragmentée et désamorcée. C’est pourquoi, pour eux, exister revient à s’ériger en êtres uniques, spéciaux, supérieurs, omniscients, tout‑puissants et parfaits. C’est un délire de grandeur qui les tient à distance du réel. À l’image de Narcisse dans la mythologie grecque, les narcissiques pathologiques ne se focalisent que sur leur image — l’admiration de soi, l’excès d’intérêt personnel, l’autogratification, l’autojustification de leurs droits sur autrui, l’auto-adulation, la vanité, l’autovictimisation et l’autoduperie.

Privés d’un véritable Soi — d’une identité intégrée — ils restent incapables de s’appuyer sur un sentiment interne de continuité. Ils présentent des trous de mémoire et une discontinuité dans leurs souvenirs, ce qui empêche le maintien d’une identité cohérente. Pour compenser cette déficience, ils créent des fabulations et des récits illusoires concernant leur histoire de vie. Pour cette raison, ils ne s’intéressent pas à ce qui est authentique ou réel, mais à ce qui en donne seulement l’illusion : la simulation, l’imitation, la mimique.

Ainsi, ils imitent les sentiments humains sans jamais en ressentir la compassion, ou l’amour véritable. Ils restent des androïdes programmés, jouant ces sentiments comme des acteurs dans une pièce de théâtre, mais privés de toute vie intérieure. Leur affectivité est dominée par des émotions négatives : honte, rage, paranoïa, envie corrosive et haine de soi.

Leurs distorsions cognitives, de nature délirante, les rendent irrationnels : aucune preuve objective ne peut ébranler leurs certitudes. Même s’ils peuvent adapter leur comportement aux circonstances extérieures — par imitation ou camouflage social — sur le plan psycho-émotionnel, ils restent instables, chaotiques et profondément carencés en estime de soi comme en confiance en eux.

La réalité leur étant insupportable, ils demeurent figés dans un scénario fantasmatique dont ils ne peuvent s’extraire : tels des enfants errant dans un lieu obscur et effrayant, ils préfèrent se retirer dans leur paracosme. Là, ils ne rencontrent que leurs « objets internes » — des entités nées de leur imagination et de leur mémoire, enfouies dans l’inconscient.

Enfermés dans ce monde quasi psychotique, ils ne perçoivent plus les autres. Ceux‑ci leur apparaissent comme des personnages d’un film d’animation, ou comme des figures issues de leur propre psychisme, réduites à de simples « objets internes » dont ils disposent. En aucun cas ils ne peuvent établir une véritable relation avec qui que ce soit, car leur faux self — une absence qui joue à être présente — les rend incapables de reconnaître l’altérité d’autrui.

Manquant d’empathie psychoaffective — laquelle suppose la reconnaissance de l’autre comme sujet distinct, doté d’une conscience et d’une individualité — les narcissiques pathologiques, hommes ou femmes, peinent à reconnaître autrui comme un être à part entière, porteur des limites, et ayant des besoins légitimes, des expériences subjectives, des représentations du monde, des peurs, des désirs, des rêves, des projets, ainsi qu’une vie sociale et des investissements propres.

Ils cherchent compulsivement l’attention des autres pour se sentir exister, même lorsque ceux-ci leur paraissent insignifiants. Ils en tirent leur provision narcissique, tout en les transformant en objets utilitaires, car ils ne discernent pas où ils s’achèvent et où les autres commencent. Incapables de concevoir une existence séparée de la leur, ils les consomment, les exploitent et les détruisent, tout en leur transmettant leurs traumatismes au sein d’un fantasme partagé.

Ce fantasme partagé est un espace psychotique, où les narcissiques pathologiques imposent à leurs proches un récit illusoire : ils font d’eux une « mère de substitution », afin de s’en séparer, de s’individualiser et d’évoluer vers leur autonomie et leur souveraineté. Inconscients que ce fantasme est fondé sur la survie de l’enfant qu’ils furent, ils transforment ces personnes en « objets internes » censés ne jamais les abandonner. En les utilisant comme des instruments de leur propre psychisme, ils réactivent le conflit originel avec la mère ainsi que leur blessure archaïque — celle d’être restés des enfants dépourvus de la puissance d’être.

Paradoxalement, ils sont convaincus de leur supériorité et se réclamant d’une perfection divine, ils adoptent une posture de patriarche, de leader, de gourou ou d’autorité suprême, enfermant leur entourage dans une dynamique de culte, tant au travail que dans la sphère familiale. C’est leur façon de compenser leur blessure archaïque. Et puisque le contrôle et la domination soutiennent leur concept grandiose de soi, ils dictent aux autres ce qu’ils doivent ressentir, croire, penser et faire, à leur insu ou contre leur gré.

Ils manipulent leurs proches en se servant du gaslighting — un décervelage hypnotique qui, contrairement aux psychopathes, reste chez eux inconscient. Il s’agit d’une pression psychologique exercée par des discours répétitifs, fondés uniquement sur leurs récits illusoires. Ils altèrent ainsi la perception de leurs victimes et instaurent une « complicité circulaire », où les réactions de ces dernières renforcent leur pouvoir.

Bien qu’ils soient partiellement conscients de leurs actes, ils demeurent incapables d’en assumer la responsabilité et, plus encore, d’en comprendre les motivations profondes. C’est pourquoi toute tentative d’introduire une perspective extérieure se heurte invariablement à leur système défensif et à leur déni.

Comme le montre cette esquisse, il est essentiel d’étudier le narcissisme pathologique lorsque la situation l’exige. Celui‑ci ne doit pas être confondu avec le narcissisme sous‑clinique.

Qu’est-ce que le narcissisme sous-clinique ?

Il s’agit d’une configuration narcissique que l’on retrouve chez des individus globalement autonomes et fonctionnels. Ceux-ci sont capables de différencier leurs fantasmes de la réalité, ainsi que de distinguer leurs « objets internes » des « objets externes », c’est-à-dire des personnes réelles. On observe chez eux les comportements suivants :

  • Ils peuvent se montrer arrogants, odieux ou manipulateurs, jusqu’à en devenir repoussants. C’est notamment le cas de certains individus machiavéliques, qui recourent à la ruse et à la manipulation pour atteindre leurs objectifs, par exemple dans le domaine politique.

  • Ils peuvent également se révéler charmants et irrésistiblement attirants, sans pour autant être obsédés par la recherche d’attention, de validation ou d’admiration — à la différence des narcissiques pathologiques, qui en soutirent leur provision narcissique.

  • Bien qu’ils manifestent certains mécanismes narcissiques, ceux-ci n’entraînent ni souffrances émotionnelles majeures chez autrui, ni comportements véritablement destructeurs dans leur environnement personnel ou professionnel.

  • Ils ne provoquent ni détresse significative, ni altérations profondes du comportement dans les relations intimes, au point d’affecter de manière irréversible leurs proches — contrairement à ce que l’on observe chez les personnes en lien avec des narcissiques pathologiques.

Voyons maintenant une erreur commise en France à propos du narcissisme pathologique.

Les narcissiques pathologiques, sont-ils pervers ?

Non, dans les manuels de diagnostic de la communauté scientifique anglo-saxonne — tels que le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), ainsi que dans la CIM (Classification internationale des maladies) le narcissisme pathologique est désigné comme un trouble de la personnalité, sans le confondre avec des troubles de type pervers.

Le terme « pervers narcissique » n’apparaît dans aucun manuel diagnostique officiel. Il s’agit d’un concept religieux, popularisé dans les milieux médiatiques, mais il ne correspond pas à une entité clinique validée. En revanche, en France, le terme « pervers narcissique » (PN) est utilisé pour décrire le narcissisme pathologique de manière agressive, péjorative, stéréotypée ou confuse. Cela a de graves conséquences sur sa compréhension au sein du grand public.

Dans aucun autre pays au monde ce terme n’est employé par les psychiatres ou les psychologues. Le mot « pervers » vient du latin pervertere, qui signifie « renverser », « détourner » ou « corrompre ». Le psychiatre et psychanalyste français Paul‑Claude Racamier l’a repris pour désigner la manière dont les narcissiques pathologiques manipulent les paroles et les situations, les retournant contre autrui et à leur propre avantage.

Par la suite, la psychanalyste, victimologue et psychiatre Marie‑France Hirigoyen a publié « Le harcèlement moral », un livre qui a eu un immense retentissement en France en 1998. Elle y décrit les mécanismes de manipulation et de domination psychologique, en reprenant et vulgarisant la notion de « pervers narcissique » pour le grand public.
Cependant, chez les narcissiques, ces comportements ne procèdent ni d’une volonté délibérée, ni d’une cruauté préméditée, ni d’un penchant criminel, ni d’une perversion sexuelle.

Comme nous l’avons vu, le narcissisme pathologique se manifeste par une activité fantasmatique qui protège les narcissiques pathologiques des souffrances psychiques issues de l’enfance. Leurs comportements ne sont pas guidés par une fourberie intentionnelle, contrairement aux psychopathes. Pour mieux comprendre ces distinctions, vous pouvez consulter l’article : Psychopathes vs narcissiques – leurs différences.

Dans l’une de ses vidéos pédagogiques, intitulée Perversity of Narcissistic Perversion, le professeur Sam Vaknin déclare : « Le terme « pervers » dénature la véritable signification du narcissisme pathologique. La seule perversion de la prétendue perversion narcissique, c’est le mot « pervers » lui-même. »

Cela dit, les narcissiques pathologiques détruisent inconsciemment l’intégrité psychique de leurs victimes à travers leur abus narcissique.

L’abus narcissique et la sous-estimation de sa gravité

Sam Vaknin a inventé la notion d’abus narcissique en 1995. Voici sa description :
Lorsque vous êtes l’enfant, le conjoint, l’ami ou le collègue de travail d’un narcissique pathologique, celui‑ci fait en sorte de vous priver de votre force vitale, de votre autonomie personnelle, de votre altérité, de votre indépendance, de votre esprit critique.

Son but inconscient est de vous anéantir psychiquement en tant qu’individu autonome, afin de vous modeler, de vous recréer comme son extension — un objet interne ou une introjection entièrement contrôlable et manipulable, qui ne l’abandonnera jamais. Il vous déshumanise et fait de vous son clone, une réplique de lui‑même. Il fait cela en vous transmettant son traumatisme, en le réactivant avec vous. Cela constitue le noyau de son abus narcissique.

Vous n’avez pas le droit de vous séparer de lui, comme cela lui était interdit dans son enfance. Il vous isole pour éviter que vous ne soyez influencé(e) par la réalité et par les autres. Il veut que vous habitiez son monde psychique qui frôle la psychose. Il agit ainsi parce que les fonctions essentielles de l’ego lui font défaut, notamment la capacité à tester la réalité. En conséquence, il altère votre propre jugement et votre perception du réel. Peu à peu, vous devenez son « zombie » : manipulable, soumis, prisonnier de sa volonté.

L’abus narcissique est pernicieux, néfaste et omniprésent. Il affecte toutes les dimensions de la conscience. Sur le plan interne, il se manifeste de manière corporelle, sexuelle, psycho-émotionnelle, cognitive et intellectuelle. Sur le plan externe, il s’exerce sur le plan social, financier et juridique. Aucun autre type d’abus ne couvre tous ces aspects. Il se distingue des autres formes d’abus par son ampleur, sa sophistication, sa durée et sa polyvalence. Il résulte d’une dynamique inconsciente, sans intention préméditée de nuire.

Pourtant, il porte gravement atteinte à l’autonomie, à la volonté propre, à l’auto-efficacité et au bien-être de la victime. Il peut se manifester de manière subreptice, souvent imperceptible, ou de façon ouverte et flagrante. Se reproduisant dans un espace psychotique connu sous le nom de fantasme partagé, tout est utilisé contre la victime : son lieu de travail, ses centres d’intérêt, ses loisirs, ses peurs, ses espoirs, ses priorités, ainsi que les informations confidentielles partagées dans les moments d’intimité. L’abus narcissique constitue ainsi l’une des expériences les plus sombres et destructrices qu’un être humain puisse traverser.

Malheureusement, de nombreuses victimes de narcissiques pathologiques ont tendance à minimiser la gravité de l’abus narcissique qu’elles subissent. Cela s’explique en partie par l’emprise psychologique exercée par le narcissique pathologique avec qui elles vivent ou travaillent. Mais elle est également renforcée par la méconnaissance du narcissisme pathologique au sein de leur entourage — y compris de la part de leur psychiatre, psychanalyste, thérapeute, psychologue ou coach — ainsi que par le manque d’outils thérapeutiques adaptés pour surmonter les traumatismes liés à ce type d’abus.

L’autodestruction des narcissiques par l’abus narcissique

L’abus narcissique n’est pas seulement la destruction psychique d’une personne cible, explique Sam Vaknin. L’une de ses caractéristiques majeures est la tendance masochiste du narcissique pathologique, qui se manifeste par une hostilité, une répulsion et un rejet de sa propre vie. Il s’agit d’un rituel sombre — fait d’autodestruction, d’auto-agression et d’autopunition — qui finit par se refermer sur lui. Cette dynamique relève d’une pulsion de mort, émanant symboliquement de la voix de Thanatos, incarnation de la mort.

Dans les années 1940, le psychiatre Hervey Cleckley, pionnier de l’étude de la psychopathie, avait déjà observé ce phénomène. Dans son œuvre monumentale The Mask of Sanity, il affirme que les psychopathes — en réalité narcissiques — rejettent la vie : ils adoptent des comportements abusifs destinés à se détruire eux-mêmes et à s’interdire toute vie véritable.

Il avait raison : les narcissiques pathologiques désaniment tous ceux qui les entourent. Mais les maltraitances qu’ils leur infligent sont des offrandes faites à leurs voix intérieures, des preuves qu’ils remettent à leur propre tribunal, confirmant qu’ils sont des « mauvais objets » et qu’ils doivent se soumettre à la sentence qu’ils portent en eux.

Tel un boomerang, l’abus narcissique revient frapper son auteur. Il ravage les victimes, mais maintient également les narcissiques pathologiques dans une existence vide, stérile, sans respiration.  L’abdication de leur vie et de leur existence reflète le fait qu’ils ne sont pas des êtres humains pleinement constitués ou accomplis : ils ne possèdent pas d’identité stable. Leur identité étant désamorcée, même les narcissiques manifestes — ceux qui brillent socialement — finissent par être rongés par ces forces internes qui les consument de l’intérieur.
Voyons maintenant ce qui a façonné leur identité désamorcée.

Le noyau schizoïde : un trou noir hurlant dans son propre abîme

En raison de leur trouble de stress post-traumatique, les frontières psycho-affectives des narcissiques pathologiques, ainsi que la structure d’un possible « soi », ont volé en éclats.
De ce cataclysme a émergé un noyau schizoïde : un trou noir à la place du cœur. C’est pourquoi ils ne sont plus qu’une identité d’absence, se faisant passer pour une présence.

Leur faux self s’est érigé autour de ce noyau schizoïde vide. Les narcissiques ressentent ce vide comme un abîme, un trou noir, un gouffre intérieur, un espace infini et informe, surgissant comme une absence totale de limites et menaçant de dissoudre l’essence même de leur être. Terrifiés par ce vide, ils refoulent leurs émotions d’angoisse, d’anxiété et de peur viscérale, restant ainsi privés d’accès à leur nature essentielle.

Leur noyau schizoïde est dissocié du reste de leur psyché, laquelle se réduit alors à des fantasmes jamais intégrés dans une construction identitaire signifiante. Leur identité demeure brisée, diffuse et désamorcée. Ils se trouvent ainsi dépourvus d’un noyau identitaire solide — indispensable à la formation d’une identité stable et d’une structure psycho-émotionnelle équilibrée.

De ce fait, il leur devient impossible de se percevoir comme des individus entiers, dotés d’une véritable place dans le monde. Dissociés d’eux-mêmes et absents pour les autres, ils ne peuvent offrir que l’ombre de leur être : une absence de présence psycho-émotionnelle et affective — leur faux self.

L’insécurité ontologique : une insécurité existentielle

En raison de leur noyau schizoïde, les narcissiques pathologiques souffrent d’une insécurité ontologique terrifiante (du grec ontos, « être »). Celle-ci naît d’une perception aiguë d’instabilité et de fragilité de l’être : une insécurité existentielle qui engendre le sentiment de manquer d’appartenance et de place dans le monde.

Dans leur for intérieur, ils ne parviennent pas à se percevoir comme des êtres distincts : un fossé remet en cause l’existence même de leur être. Pour cette raison, ils ne perçoivent ni leur propre réalité, ni celle des autres. Angoissés par la certitude inconsciente de ne pas être, ils ne vivent qu’à travers leurs propres constructions mentales.

Ainsi, ils ne peuvent percevoir autrui que comme un « objet interne » — une image introjectée — et non comme une personne véritable existant dans la réalité.
Ils sombrent alors dans le solipsisme : tout se centre sur leur faux self, et la réalité se confond avec celui-ci, faute d’avoir acquis les bases nécessaires à une identité stable.
Leur noyau schizoïde, associé à leur profonde insécurité ontologique, a engendré chez eux une pulsion de mort.

Qu’est-ce que la pulsion de mort ?

Le psychanalyste autrichien Sigmund Freud a expliqué la pulsion de mort ainsi :
« La pulsion de mort est une force de destruction qui habite l’intérieur d’un individu. L’agressivité exprimée n’en représente qu’une fraction, qui peut être défléchie vers l’extérieur. »

C’est le cas des narcissiques pathologiques : ils cultivent la mort plutôt que la vie. Leur narcissisme pathologique étant un véritable culte de la mort, leur fantasme inconscient — le plus cher aux yeux de nombreux d’entre eux — est celui d’une planète morte.
Au cœur des narcissiques se trouve la mort intériorisée — la pulsion de mort. Ils sont morts de l’intérieur et inconsciemment engendrent la mort autour d’eux.

Les messages toxiques qu’ils ont introjectés de leurs parents sont gravés dans leur esprit comme une voix qui chuchote leur destruction — c’est la voix de Thanatos le messager de la mort. Alors, pour lui échapper, ils cherchent à devenir parfaits. Mais ils se heurtent sans cesse au « mauvais objet » qu’ils croient être, et finissent par exécrer leur propre vie.

Leur pulsion de mort se traduit par une affectivité profondément négative : ils éprouvent de l’envie corrosive, de la paranoïa et une rage narcissique qu’ils projettent sur ceux qui les entourent. Les autres deviennent ainsi le réceptacle de leurs traumatismes passés, ceux d’avoir été eux-mêmes victimes de l’autorité parentale.

Sans accès à la puissance d’être, les narcissiques pathologiques sont portés uniquement par leur faux self : ils ne survivent psycho‑émotionnellement qu’à travers l’activité psychique organisée autour de cette identité d’absence.

Dépourvus d’accès aux affects positifs, ils ne connaissent ni la joie d’exister, ni l’élan du partage, ni le désir d’établir des relations fondées sur l’égalité, la solidarité ou le bien‑être commun. De ce fait, ils éprouvent une peur extrême de l’intimité et ne peuvent offrir à leurs proches l’ARA : Amour, Respect, Attention.

Peur de l’intimité cachée derrière l’effet miroir

Pour entretenir des relations intimes, il est essentiel d’être capable de vulnérabilité. Se laisser traverser par la vulnérabilité n’est pas une fragilité psychique. C’est la capacité de percevoir ses propres forces et ses propres faiblesses, de se montrer à nu, de confier ses failles. L’intimité exige cette ouverture, ainsi qu’une confiance réaliste en l’autre personne.

Or les narcissiques ne peuvent pas s’y abandonner. Ils pensent n’avoir besoin de personne et ils ne font confiance à personne parce qu’ils sont psychiquement fragiles, fissurés au cœur même de leur identité. C’est cette fragilité qui les rend incapables de vivre l’intimité : leur psychisme est saturé d’hypervigilance, d’idées paranoïaques, de soupçons constants quant aux intentions cachées d’autrui, ainsi que d’une hostilité profonde envers la vie.

L’identité d’absence du narcissique pathologique fonctionne comme un miroir pour l’autre. L’image embellie et idéalisée de la personne, reflétée par le miroir envoûtant du narcissique, fait qu’elle finit par s’y attacher — c’est l’effet miroir. Mais, en même temps, les reflets projetés par les yeux de cette personne deviennent l’identité du narcissique. Elle est alors utilisée comme source de sa provision narcissique, à l’intérieur d’un fantasme partagé.

Le fantasme partagé : un espace psychotique de destruction psychique

Le narcissisme pathologique, indissociable des relations intimes, conduit ceux qui en sont atteints à imposer à leur entourage — conjoint, partenaires, collaborateurs, proches — un fantasme partagé inconscient, structuré par des automatismes mentaux qui se déploient inexorablement en neuf phases prévisibles, magistralement décrites par Sam Vaknin. Vous pouvez les découvrir dans cet article : Le fantasme partagé des narcissiques.

Les neuf phases du fantasme partagé sont les suivantes : repérage → audition → idéalisation de l’objet interne que le narcissique pathologique fait de l’autre → bombardement d’amour → maternage mutuel → dévalorisation de l’objet interne → dévalorisation de l’objet externe (l’autre personne) → rejet cruel → peut-être une relance narcissique.

Au fil de ces phases de la prétendue relation, la personne atteinte de narcissisme pathologique pulvérise votre intégrité psychique : elle vous contraint à cesser d’exister en tant que vous‑même, pour ne vivre qu’en tant que « l’objet interne » qu’elle fait de vous.

Il est essentiel de comprendre que ce type d’abus échappe au contrôle de celui qui le commet : il n’est pas volontaire. Pour un narcissique, aucune réalité n’existe en dehors de son univers illusoire. Il vous entraîne à vous immerger dans cet univers — fascinant, hypnotique — où son fantasme partagé s’impose à vous deux. C’est une pièce, un récit, une fiction, une légende qui confirme sa supériorité quasi divine, en s’ouvrant sur une promesse implicite, irrésistiblement séduisante, exprimée par un type de discours comme celui-ci :

« Mon bébé, la réalité est horrible, n’est-ce pas ? Tu n’aimes pas ta vie, tu n’aimes pas la réalité. J’ai pour toi une alternative envoûtante, extraordinaire, addictive : elle accomplira tous tes rêves, et rien de mauvais ne pourra jamais advenir. Dans mon royaume, je te protégerai, je te sauverai, je te délivrerai ; je serai ton roc, ton gardien éternel. Je régulerai tes émotions, je gérerais ton équilibre, j’apaiserai tes humeurs. Tu n’auras plus jamais rien à décider : je déciderai pour toi, et si quelque chose tourne mal, ce sera ma responsabilité. »

Bref, le narcissique vous entraîne dans un paradis fusionnel où il vous promet de redevenir cet enfant enfin vu, aimé, accepté, protégé et comblé — celui que vous aviez toujours espéré être. Pour une personne souffrant de dépendance affective, marquée par l’abus psychologique et l’instrumentalisation par des parents immatures, cette promesse devient irrésistible. Pourtant, des signaux brûlants avertissent déjà que vous vous approchez dangereusement du feu.

Par exemple, dès la première rencontre, un narcissique ne vous traite jamais d’égal à égal : il se place d’emblée dans la position de celui qui prétend détenir quelque chose d’exceptionnel à vous offrir, ou de celui qui vous fait la faveur de descendre à votre niveau. En réalité, il mobilise immédiatement le langage comme un instrument de contrôle et de manipulation.

Le langage comme instrument de manipulation chez les narcissiques

Chez le narcissique pathologique, le langage n’est jamais un moyen d’échange. Il devient un outil de domination. Il sert à contrôler, séduire, hypnotiser, impressionner, manipuler et intimider autrui, ainsi qu’à esquiver, dissimuler, embrouiller ou obscurcir la réalité.

Le dialogue authentique est impossible avec un narcissique : il parle pour imposer, jamais pour échanger. Discours pompeux, leçons moralisatrices, digressions interminables, fabulations qu’il tient pour vraies : tout concourt à une seule finalité, maintenir son contrôle et son pouvoir sur l’autre. Le langage est, pour lui, une arme.

Le narcissique pratique un double langage. Un message apparent, accessible, coexiste avec un message caché, codé, destiné à appuyer sur vos vulnérabilités. Sam Vaknin nomme cela « le message enveloppé ». Le sens explicite n’est qu’un prétexte ; le sens implicite, lui, vise à vous déstabiliser, vous contrôler et vous soumettre. Pour transmettre ses messages cachés, il utilise plusieurs techniques. Voici quelques exemples :

1. La contre-factualité : il insinue que vous avez accepté quelque chose que vous n’avez jamais accepté. Il réécrit la réalité pour vous piéger dans un accord fictif.

2. La victimisation : il vous pousse à endosser le rôle d’agresseur. Dès que vous réagissez, il se pose en victime. La pitié que vous ressentez se tourne contre vous.

3. Les messages équivoques : il ne dit ni oui ni non. Ou bien, il répond par un « peut‑être », « si tu le dis », « j’aurais pu être d’accord si… ». Cette ambiguïté sape votre capacité à tester et à examiner la réalité. Quand il ignore votre besoin de communication ou qu’il vous traite comme si vous n’aviez rien dit, comme si vous étiez invisible, vous doutez de vous‑même.

4. La projection : il vous attribue ses propres défauts, ses fautes, ses insuffisances, et ses traits dysfonctionnels. Vous devenez alors le coupable idéal sur lequel il décharge sa rage, de manière menaçante ou franchement violente, l’une comme l’autre destinée à susciter la crainte. Ou bien, il décharge sur vous son agressivité passive.

5. L’agressivité passive : sous des airs de politesse, de formalité et de bonnes manières, il dissimule hostilité, haine et désir de destruction. La courtoisie devient un masque.

6. La communication intérieure : il parle avec lui‑même. Vous n’êtes qu’un public, un écran blanc sur lequel il projette ses pensées. Vous n’existez pas comme sujet.

7. Le « code‑switching » : il change de registre, de ton ou de style selon l’interlocuteur. Cette plasticité sert à masquer la fausseté de son faux self.

8. L’usage de pronoms indéfinis : « ceci », « cela », « quelqu’un ». Il refuse de préciser, laissant l’autre deviner qui a fait quoi, quand, où et pourquoi. Le flou est volontaire : il désoriente et maintient le contrôle.

9. La déformation des faits : il interprète les situations à son avantage. Face à une demande de vérité, il exagère, fabule ou ment sans hésiter. Pour lui, la réalité devient malléable.

10. La justification : pour préserver une cohérence interne (l’ego‑syntonie), il réécrit les faits ou ment par pur intérêt personnel.

11. La fabulation : ses trous de mémoire et lacunes dissociatives sont comblés par des récits inventés. Il vous vend ce qui « fait sens », non ce qui est vrai.

Face à un narcissique, l’hypervigilance devient donc indispensable. Chaque mot, chaque silence, chaque choix syntaxique porte une intention. Dans sa manière de s’exprimer ou de se taire stratégiquement, il y a toujours un but précis : provoquer chez vous un comportement déterminé. Son scénario vise à obtenir un avantage, à maintenir son sentiment de contrôle et à altérer votre perception de la réalité pour qu’elle s’aligne sur la sienne.

C’est pourquoi il est essentiel d’observer attentivement son usage du langage et de ne rien prendre pour argent comptant. Sans cette prudence, vous risquez d’être entraîné(e) dans un véritable enfer hypnotique, nourri par ses trois « voix » internes :

La voix de Dieu (le faux self) vous aspire dans ses récits illusoires et ses fabulations.
La voix d’Éros représente son désir et sa force d’attraction, par lesquels il fait de vous sa source de provision narcissique.
La voix de Thanatos vous entraîne dans sa pulsion de mort et fait de vous la victime d’un fantasme partagé.

Une énigme se pose : au-delà de la difficulté à examiner la réalité — conséquence d’une perception altérée — pourquoi tant de personnes s’abandonnent-elles à une relation toxique qui n’est qu’une illusion source de désarroi ?

L’illusion née du double visage des narcissiques

Le narcissisme pathologique est un trouble dissociatif. C’est pourquoi les narcissiques évoluent dans une division permanente de leur identité. Ils se montrent à la fois lucides et perdus, rationnels et fantasmatiques, adultes et enfants blessés.

Deux identités coexistent en eux :
La première est un enfant extrêmement dépendant, prisonnier d’un fantasme partagé, incapable de confronter la réalité autrement qu’à travers des récits illusoires destinés à le protéger de la douleur.
La seconde est analytique, lucide, perspicace, intuitive, capable d’anticiper, de lire entre les lignes et de détecter les trahisons.
Cette dernière interagit avec le monde extérieur, tandis que la première captive le partenaire intime pour l’entraîner dans cette folie à deux qu’est le fantasme partagé.

Ce double visage engendre un profond malaise chez l’entourage. Parfois, l’on a l’impression de s’adresser à un enfant abandonné et profondément blessé. Puis, soudainement, on se retrouve face à un visage froid et critique qui nous décrit avec une précision surprenante. C’est comme si l’on se trouvait devant un juge qui ne tolère ni mensonges ni approximations, et qui perçoit la vérité nue de nos intentions. Voilà la dualité des narcissiques pathologiques.

Dans leur facette d’enfants blessés, les narcissiques sont traversés par des émotions intenses qu’ils ne savent pas comprendre, car leur réalité leur échappe. Dans l’autre facette de leur visage, hypervigilante, surgit une attitude froide et critique, capable d’analyser, de comparer et de disséquer chaque détail de l’interaction relationnelle. C’est une empathie froide, qui réduit l’introspection à un raisonnement déductif, fermé aux élans du cœur.

Ils fonctionnent par déduction à partir d’observations, de théories ou de stéréotypes.
Par exemple, face à une personne qui pourrait potentiellement devenir leur partenaire intime, ils se demandent : « Qu’est-ce que suis en train de ressentir ? »
Si, par leurs observations, ils concluent qu’elle peut être une très bonne source de provision narcissique, ils en déduisent alors : « Ce que je ressens doit être de l’amour. »
Ils lui transmettent ensuite cette conclusion, ses mains enfermées dans les leurs, et leurs yeux exprimant une apparente tendresse : « Je ressens déjà de l’amour pour toi. »

Ce n’est pas de l’amour, car les narcissiques confondent l’amour avec le désir, la dépendance, l’excitation et l’idéalisation de soi face à l’autre. Leurs sensations « amoureuses » sont interprétées selon des modèles appris, appliqués froidement et mécaniquement. Ils ne vivent pas l’amour : ils le traduisent.

D’une certaine manière, ils savent ce que l’amour signifie pour les autres. Mais pour eux-mêmes, leur perception se brouille. Ils confondent intensité et authenticité, proximité et attachement total, besoin d’affection et besoin d’approvisionnement narcissique. Ce qu’ils prennent pour un sentiment profond n’est qu’un reflet de leur ardent désir d’être adorés. En réalité, ils n’éprouvent rien d’autre qu’un amour pour leur image surévaluée.

En fait, ils ne s’aiment pas. Au fond, ils se détestent, parce que leur psyché fragile — construite autour d’un noyau schizoïde et d’une insécurité ontologique profonde — les condamne à se percevoir comme des « mauvais objets », honteux d’eux-mêmes. Plus profondément encore, cette honte naît d’un déficit global des fonctions essentielles de l’ego.

Le déficit d’ego des narcissiques pathologiques

En psychanalyse, le terme « ego » désigne une structure psychologique : un ensemble de fonctions qui nous aident à organiser notre personnalité et à interagir avec la réalité, c’est-à-dire avec le monde extérieur et ses exigences. Pour cela, il est nécessaire de disposer d’une perception claire ainsi que d’un bon discernement.

L’ego nous aide à distinguer le vrai du faux, l’essentiel de l’accessoire, le devoir de ce qui ne l’est pas, ainsi que ce qui nous convient de ce qui ne nous convient pas. Il nous permet également d’être à l’écoute de nos besoins fondamentaux et d’établir des limites, tant entre nous-mêmes et les autres qu’entre nos « objets internes » et la réalité extérieure.

Les fonctions de l’ego comprennent notamment : l’intelligence, le test et l’examen de réalité, la capacité de différencier les objets internes ou entités mentales des objets externes ou personnes réelles, le contrôle des pulsions, la régulation émotionnelle, l’ancrage de défenses psychiques saines, les capacités cognitives, le jugement, la synthèse et l’arbitrage du surmoi.

Toutes ces fonctions font défaut aux narcissiques pathologiques. En raison des maltraitances, des abus psychologiques et de l’instrumentalisation excessive par des parents mentalement instables, ils ont été transformés en véritables otages psycho‑émotionnels. C’est pourquoi ils manquent de fonctions cruciales de l’ego. Les conséquences sont graves, à commencer par un syndrome dissociatif.

Leur syndrome dissociatif : la dépersonnalisation et la déréalisation

En raison du manque des fonctions de l’ego, les narcissiques pathologiques sombrent dans un syndrome dissociatif, qui se manifeste par la dépersonnalisation et la déréalisation. Pour savoir d’avantage, consultez cet article : La dépersonnalisation et la déréalisation.

La dépersonnalisation se manifeste par un sentiment subjectif d’éloignement, de détachement ou de déconnexion vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur vécu. Leur perception de soi est altérée en raison de leur noyau schizoïde, ce qui les empêche d’intégrer une identité véritable et cohérente. Ils sont tellement perdus dans leur activité mentale, que leur attention ne se porte presque jamais sur leur respiration ou leur énergie vitale

La déréalisation, quant à elle, se manifeste par un détachement vis-à-vis de la vie elle-même, ainsi que par une perception irréelle de l’environnement. Cela les empêche de relier la réalité extérieure à leur expérience interne. C’est pourquoi ils sont incapables de conserver en mémoire un récit réaliste et continu de leur propre vie.

Le narcissique pathologique vit dans un présent illusoire

En corrélation avec son syndrome dissociatif, le principal dilemme du narcissique pathologique — et sa plus grande faiblesse — réside dans son incapacité à être certain de quoi que ce soit, puisque son passé lui échappe. Il est prisonnier d’un passé brouillé et imprécis, marqué par des trous de mémoire. Cela entraîne une incapacité à maintenir un sentiment de continuité de son identité et, par conséquent, à conserver une narration cohérente de sa vie.

Cette discontinuité identitaire engendre un problème majeur pour lui : elle remet en cause sa grandiosité. Ses prétentions à une histoire personnelle glorieuse et ses ambitions pour l’avenir demeurent alors inaccessibles. Il ne peut donc revendiquer sa supériorité, son omniscience ou sa nature divine — du moins pas dans le sens qu’il se les représente.

Sa solution réside dans ses fantasmes et ses confabulations : il tente de compenser son déficit mnésique et sa discontinuité identitaire en inventant des souvenirs épisodiques. Ces confabulations lui offrent une continuité narrative valorisante pour son faux self, lui permettant ainsi de soutirer une provision narcissique.

Cependant, ces fabulations ne lui procurent aucun bénéfice réel, car elles se dissipent sans produire le moindre effet durable. Pourquoi ?

D’une part, parce que l’élaboration d’une mythologie personnelle à partir de lambeaux mnésiques ou de fragments d’une mémoire brisée ne peut aboutir qu’à un récit illusoire.
D’autre part, parce que la prétention à maîtriser le passé et à exercer un pouvoir quasi divin sur le présent et l’avenir est vouée à l’échec : il s’agit d’une prétention délirante.

Ses récits et ses délires procèdent d’une même distorsion cognitive majeure. C’est pourquoi il convient de comprendre ce que sont les distorsions cognitives et d’identifier la manière dont elles se manifestent. Vous constaterez qu’elles incluent des fantasmes religieux ainsi que diverses formes de délire, qui ont fait souffrir l’humanité depuis des siècles.

Distorsions cognitives et vision délirante

Un délire n’est pas une simple illusion : il s’agit d’une distorsion cognitive portant sur soi, maintenue envers et contre toute preuve de sa fausseté. Chez les narcissiques pathologiques, cette distorsion naît de leur incapacité à percevoir leur dynamique interne telle qu’elle est réellement.

En réalité, leur dynamique psychique se déploie sous la forme de fantasmes grandioses — leur unique moyen de se reconnaître comme des individus autonomes. À travers ces scénarios intérieurs, ils se dissocient de la douleur issue de leur vide abyssal, un état psychique dévastateur dont ils refusent de prendre conscience.

Dans leurs fictions, ils se perçoivent comme beaux, physiquement parfaits, intelligents, omniscients, moralement irréprochables et tout-puissants, à l’image de divinités. Leurs comportements découlent directement de ces distorsions cognitives.

Ainsi, lorsqu’un narcissique se croit un génie exceptionnel, il lui est impossible de reconnaître sa propre médiocrité. Confronté à cette réalité, il éprouve un sentiment d’humiliation intense, car son narcissisme n’est, en vérité, qu’un mécanisme de défense contre une insécurité ontologique terrifiante, une honte toxique insoutenable et une haine de soi profondément enracinée.

La dynamique narcissique ne repose donc pas simplement sur une exagération de certains traits ou sur une fragilité du « moi ». Elle s’enracine plutôt dans un état quasi psychotique, au sein duquel la perception qu’ils ont d’eux-mêmes et du monde est radicalement déformée. Leur religion elle-même procède du même délire de grandeur : ils confondent fantasmes religieux et récits illusoires avec la réalité.

La religion et les rêves missionnaires des narcissiques

La rêverie, à l’âge adulte, est une activité parfaitement saine lorsqu’elle nous permet de concevoir un projet, d’en anticiper les étapes ou d’imaginer les conséquences de nos actes. Elle est un souffle, une projection vers l’avenir, une forme de création intime.

Mais chez le narcissique pathologique, l’imaginaire n’est plus un espace de jeu ni un atelier de création. Il devient un théâtre intérieur dont il est à la fois l’auteur, le metteur en scène et l’acteur unique. Dans ce théâtre, ses scénarios sont entièrement centrés sur sa propre image : il s’y élève au rang de héros, de dieu ou d’être divin incarnant la pureté, l’infaillibilité morale et une perfection inaccessible. Son esprit se perd alors dans des mirages de réussite, de pouvoir, de domination, d’omniscience et de toute-puissance.

Cette activité mentale naît de son anxiété et de sa paranoïa. Pour y échapper, il contraint autrui à embrasser la « religion » enfantine qu’il a jadis érigée et qui hypnotise l’adulte qu’il est devenu. En se servant du culte qu’il impose aux autres, il projette sur eux sa pulsion de mort, les transformant en simples « objets internes » sur lesquels il déverse ses affects négatifs — tantôt une agressivité passive, tantôt une rage narcissique explosive.

La religion du narcissique pathologique exige de lui qu’il endosse un rôle messianique : sauveur, prophète, guide, gourou — et surtout missionnaire. Il lui faut convertir, instruire, corriger, en dictant ce qu’il faut croire, penser, dire, faire ou taire, selon des frontières rigides et des hiérarchies immuables. Ces récits lui servent de radeau pour traverser une réalité ancienne qui fut hostile, terrifiante, parfois meurtrière.

Vivant dans un état de régression infantile permanent, il continue à jouer le rôle messianique qu’il avait créé dans le paracosme de son enfance, imposant aux autres sa « religion » dans le cadre de son fantasme partagé. Ainsi, lorsqu’il affirme vous aimer, ses émotions s’investissent dans le rôle qu’il vous assigne au sein de sa trinité sacrée — et non en vous.

Dans cette trinité, vous êtes tenu(e) de jouer le rôle de la « Sainte Vierge » ou de la « Madone divine », adorant un enfant divin — le narcissique — tandis que son faux self s’élève en dieu souverain du couple. Vous n’existez alors que comme le reflet de la perfection divine de cette image délirante.

Vous devez vous suradapter à ce rôle si vous voulez maintenir la « relation », car votre altérité — ou toute autre contradiction perçue comme telle — lui est intolérable. Son seuil de frustration est extrêmement bas. Dès que vous posez des limites ou revendiquez des besoins légitimes, sa bulle de grandiosité se brise : il vous rejette et vous remplace sans la moindre hésitation.

Sam Vaknin explique qu’une bulle de grandeur constitue une défense fantasmatique contre l’effondrement psychique potentiel du narcissique. C’est un refuge dans le fantasme : le narcissique y vit entièrement pour fuir la réalité qu’il rejette, ignore, refoule et enterre.

Lorsque sa rupture avec la réalité devient totale, le narcissique pathologique se trouve piégé dans cette bulle d’auto-exaltation qu’il a lui-même créée. Son fantasme religieux peut fonctionner comme une bulle d’auto-exaltation. C’est pourquoi, sa religion engendre une véritable méritocratie narcissique.

La méritocratie : l’illusion de leur suprématie sur autrui

La religion des narcissiques manifestes produit une méritocratie narcissique : la conviction qu’ils peuvent réussir grâce à leurs talents, leur statut socio-économique et leur race. Ils gonflent leurs mérites et s’arrogent des droits démesurés, associés à leurs fantasmes d’accès au pouvoir, à la fortune et à la gloire.

Ils se dissent : « Les gens instruits sont plus importants que les masses inférieures. Si je suis extrêmement instruit, cela signifie que je suis un géni exceptionnel et je serais riche. »
Ou encore : « Si je suis riche, je suis exempté de toute morale, de toute convention et de toute loi. »

Cette méritocratie imaginaire crée un décalage profond entre leur autoévaluation grandiose et leurs réalisations tangibles. En réalité, ils esquivent l’effort, le travail et l’investissement personnel. Ils préfèrent déléguer aux autres la charge de leurs projets, convaincus qu’il leur revient naturellement d’être servis.

Puisque les narcissiques manifestes sont quasi divins, ils se positionnent toujours comme leaders ou autorités suprêmes, entraînant les autres à suivre leurs idéologies irréalistes.

Le racisme et la proclamation de droits, fondés sur une prétendue suprématie raciale, sont un autre visage de leur méritocratie. Le contrôle et le pouvoir qu’ils imposent à ceux qu’ils considèrent comme des « races inférieures » révèlent à quel point le narcissisme pathologique s’ériger en religion et en loi. C’est un mouvement écrasant et excluant qui détruit ses victimes par une violence quotidienne, banalisée par ceux qui adhèrent à cette dénigration.

Le puritanisme, lui aussi, se dresse comme une autre expression de leur méritocratie. S’appuyant sur sa religion, le patriarche narcissique se donne le droit d’imposer aux autres son autorité suprême tout en instillant la crainte. Il contraint sa famille à suivre son culte. Ainsi, il n’hésite pas à sacrifier ses filles sur l’autel de sa morale divine, les persuadant qu’elles doivent consacrer leur vie à la préservation de leur pureté et de leur sainteté. Il leur fait comprendre qu’il ne tolérera ni grossesse avant le mariage, ni interruption de celle‑ci. Il se sent dans son bon droit de les traiter ainsi.

Et il existe, bien sûr, des récits de genre : l’homme proclamé supérieur, la femme assignée à l’infériorité, et l’homosexuel soupçonné d’un défaut. L’homophobie n’est pas une opinion née de la peur : c’est un crime contre l’égalité et la dignité. Le narcissique antagoniste qui exprime la haine des homosexuels redoute surtout de confronter sa propre homosexualité latente.

Bref, les narcissiques manifestes mobilisent leurs récits pour maintenir les individus au bas de l’échelle, instituant une hiérarchie de castes et s’opposant à l’égalité des chances comme des opportunités, afin de consolider la position des élites, affirme Sam Vaknin. Si vous êtes assez désespéré(e) — ou assez aveugle — pour croire à la hiérarchie de castes, vous pouvez vous enivrer d’illusions et rêver qu’un jour la méritocratie viendra vous couronner. L’égalité des chances, tout comme le consumérisme et la mobilité sociale ascendante, ne sont que des fables : des récits qui nous arrachent à la réalité et entravent la solidarité humaine.

En imposant leur suprématie, leur religion, ainsi que leur fantasme partagé, les narcissiques pathologiques doivent faire preuve d’une empathie froide, afin de survivre.

L’empathie froide : comprendre pour mieux manipuler

Le manque d’empathie psychoaffective est l’une des caractéristiques principales des narcissiques pathologiques. Qu’ils soient manifestes ou cachés, leur cœur est comme un trou noir. Ils sont incapables de ressentir des émotions positives telles que l’amour, la compassion ou la solidarité humaine. Ils manifestent une indifférence glaciale envers autrui, un désintérêt total pour ses sentiments, ses émotions et ses besoins légitimes.
Ainsi, dans la relation la relation de couple, le partenaire intime est réduit à un simple prestataire de services, dont ils se désintéressent complètement.

En revanche, ils possèdent une empathie froide — cognitive et instinctive — qui leur permet de scruter autrui, de le « scanner », de comprendre son mode de fonctionnement, de repérer ses faiblesses et ses émotions. Cette capacité cognitive confirme une autre de leurs délires : l’omniscience.

Le délire d’omniscience : une défense contre le sentiment d’infériorité

En raison de leur religion et de leurs récits illusoires, les narcissiques pathologiques renforcent leur perception déformée de la réalité, notamment en ce qui concerne leur prétendue omniscience. Dans le domaine de la connaissance, ils adoptent souvent une posture fallacieuse et défensive. À moins d’être de véritables génies ou sages dans un domaine précis, lorsqu’ils manquent de connaissances, les narcissiques pathologiques citent des sources inexistantes ou avancent des affirmations incertaines et confuses, qu’ils intègrent ensuite dans un vaste réseau de confabulations.

Il est impressionnant de les observer en action. Incapables de soumettre leurs déductions ou leurs idées à un examen critique approfondi, ils craignent la critique et l’humiliation.
Ils « imitent » alors la sagesse ou la connaissance, adoptant souvent la posture d’un expert autoproclamé, d’un éducateur, d’un sage ou d’un gourou, dont les paroles se veulent de portée « cosmique », mais qui, en réalité, frôlent le pathétisme comique.

Le délire d’être uniques, d’être le centre de l’univers

Ayant une structure psychique stable et une autonomie d’adulte, nous ressentons que nous faisons un avec l’ensemble de l’humanité, tout en reconnaissant l’unicité de chaque individu.
Les narcissiques pathologiques, en revanche, privés d’accès à leur être authentique, rejettent cette unicité. Ils éprouvent un besoin compulsif de se sentir différents, uniques et spéciaux.

La seule façon d’y parvenir est de se démarquer des autres par leur délire de grandeur. Par conséquent, ils perçoivent autrui comme insignifiant, tandis qu’eux-mêmes se perçoivent comme supérieurs, différents et déconnectés du reste de l’humanité. En raison de ce besoin compulsif de se sentir exceptionnels, ils croient ne pouvoir être compris que par des individus qu’ils considèrent comme spéciaux ou de haut statut.

Le narcissique se dit : « Je suis unique et spécial. Les autres me sont inférieurs ; ils forment une multitude vulgaire et répétitive, qui fait toujours la même chose au même moment. »
Remettre en question ce fantasme de grandeur revient à ébranler son concept de soi, sa perception intime. C’est une atteinte directe à l’intégrité de son image de soi. Confronté à cela, il peut devenir violent et agressif, mû par un instinct de défense viscéral.

Comme des enfants, les narcissiques pathologiques croient que tout — les choses, les événements et les personnes — tourne autour d’eux, et qu’une désintégration cosmique s’ensuivrait s’ils venaient à disparaître de la planète. Leurs créations — qu’il s’agisse de livres, d’articles, de musique ou d’œuvres d’art, quel qu’en soit le thème sont perçues comme des extensions de leur présence divine. Ainsi, dans ce cadre limité, ils pensent exister partout.

Ils sont convaincus que, même en leur absence, ils demeurent le principal sujet de discussion. Ils sont donc surpris, voire vexés, d’apprendre qu’ils n’ont même pas été mentionnés.
C’est pourquoi la localisation de leur régulation interne se trouve à l’extérieur.

Le locus de contrôle externe : un équilibre qui dépend des autres

Lorsque nous ne sommes pas les maîtres de notre propre vie, c’est que nous entretenons inconsciemment la croyance qu’elle doit être gouvernée et manipulée par des personnes qui décident de notre destin. Dans ce cas, nous vivons dans un état régressif et développons ce que la psychologie appelle un locus de contrôle externe.

C’est le cas des narcissiques pathologiques : à l’image de toxicomanes, ils s’abreuvent de l’attention des autres pour combler leur vide intérieur. Leur survie psycho-émotionnelle dépend de cette provision narcissique, qui les maintient debout. Mais lorsque le flux de cette provision se tarit, ils attribuent aux autres la responsabilité de leurs échecs, de leurs difficultés et de la tournure de leurs relations. Ainsi, ils s’érigent en victimes, alors même que leur provision narcissique dépend d’eux.

Qu’est-ce que la provision narcissique ?

Comme nous l’avons vu, la provision narcissique désigne l’attention que les autres offrent au narcissique, validant implicitement ou explicitement ses fantasmes de grandeur.
Pour comprendre les divers types d’attention qui renforcent sa provision narcissique, ainsi que la dynamique que celle-ci génère, lisez cet article : La provision narcissique.

La provision narcissique agit comme un biais de confirmation : elle permet au sujet de récolter des validations qui renforcent son auto-illusion, lui donnant l’impression d’être un être divin, spécial et unique. Ils lui confirment que ses illusions ne sont ni délirantes, ni illusoires, mais bel et bien réelles. Cette validation externe apaise son angoisse et entretient l’illusion d’une continuité — la croyance erronée qu’il possède un passé cohérent avec l’émergence de son faux self et de son image grandiose.

La provision narcissique s’aligne sur ce faux self et se déploie sous forme de récit, d’histoire, d’un film intérieur qui lui procure une égosyntonie : le plaisir de percevoir la continuité de sa perfection divine. Autrement dit, sa narration lui donne l’illusion d’une cohérence dans son monde fait de fantasmes, d’illusions et de distorsions cognitives.

La provision narcissique permet au narcissique manifeste de s’assurer une autorégulation interne à partir de sources externes. Cette régulation intérieure ou « économie interne », est le moteur de son équilibre psychique et de son sentiment d’exister. Plus il attire l’attention d’autrui — qu’elle soit positive ou négative — plus il se sent parfait, vertueux, omniscient, spécial, tout-puissant, invincible et équilibré, comme une divinité.

Ces dieux dépendent des insignifiants

Un paradoxe surprenant est que les narcissiques manifestes cherchent à être admirés, reconnus, idolâtrés ou craints par des personnes qu’ils jugent insignifiantes, alors qu’ils se perçoivent eux-mêmes comme des dieux. Grâce à leurs sources d’approvisionnement, ils obtiennent la provision narcissique dont ils ont besoin pour se sentir exister.

Pour résoudre cette dissonance cognitive anxiogène, c’est-à-dire devoir dépendre des insignifiants pour obtenir leur provision narcissique, ils en idéalisent certains d’entre eux.
Pendant un certain temps, ils considèrent les personnes choisies comme des objets intéressants, bien que, selon eux, elles ne soient jamais vraiment à leur hauteur.
Ainsi, ils en font des avatars uniques, à travers lesquels ils s’idéalisent.  
Plus tard, ces mêmes personnes sont dévalorisées, puis rejetées cruellement. Cette dynamique constitue la base du fantasme partagé, à travers lequel ils croient pouvoir évoluer.

Ils retirent ainsi deux types de provision narcissique : la valorisante et la sadique.

La provision valorisante leur permet de renforcer leur vision d’eux-mêmes en tant que dieux. Si vous donnez à un narcissique une attention qui lui rappelle qu’il n’est pas Dieu, vous devenez instantanément son ennemi, un objet persécuteur et hostile. C’est l’une des manifestations de son antagonisme.

La provision narcissique sadique est soutirée à tous ceux qui l’entourent : collaborateurs, partenaires de travail, ouvriers… Il s’agit d’une agression que les narcissiques pathologiques obtiennent par la souffrance qu’ils infligent aux autres.
La raison en est qu’ils recherchent la compagnie de personnes déjà blessées, autant qu’eux-mêmes l’ont été dans leur enfance. Ils veulent se sentir chez eux ; ils veulent vivre parmi des victimes comme eux — c’est leur zone de confort.

Leur partenaire intime et leurs enfants leur demeurent étrangers tant qu’ils ne sont pas victimisés. Dans leur for intérieur, ils décrètent : « Pour les éduquer et les modeler, je dois brandir une intolérance absolue, des attitudes implacables et extrêmes, aussi tranchantes que la lame qui blesse pour mieux guérir. Un jour, ils finiront par me remercier. »

Le narcissique manifeste est un acteur perpétuel du tragique. Il méprise, il victimise, il consume ses proches, qu’ils obéissent ou qu’ils se révoltent ; qu’ils ils agissent selon ses demandes ou s’abstiennent d’agir. Rien n’apaise son exigence, rien n’échappe à son théâtre.

Dans Festen (La fête de famille, 1998), Thomas Vinterberg dévoile une fresque implacable : une grande famille rassemblée autour d’un pianiste glorieux, devenu patriarche sans scrupules. Incapable d’entendre les besoins affectifs de ses proches, il laisse éclater au grand jour son contrôle destructif : climat psychotique, fuite de la réalité, fantasme partagé, affectivité négative, absence de présence, négation de l’altérité, rage narcissique, mépris corrosif, paranoïa et auto‑victimisation. Bref, un scorpion qui ne peut s’empêcher de piquer et de détruire les siens, exactement comme son propre père lui a inoculé son venin.

Cet individu parfait, quasi divin, façonne les autres à son image. Il croit leur offrir un don colossal : les élever à son niveau. Mais en investissant son énergie divine dans des insignifiants, il ne récolte que des visages malheureux, trop aveugles ou trop stupides pour reconnaître le privilège qui leur a été accordé. Il s’emporte devant leur ingratitude. Dans son théâtre intérieur, ses proches n’ont que deux visages : retardés ou ingrats.

La cathexis : l’énergie émotionnelle investie en eux-mêmes

La quête de provision narcissique dépend des cycles de cathexis. La cathexis représente l’énergie psycho-émotionnelle que les narcissiques investissent exclusivement en leur faux self. C’est pourquoi ils sont autoérotiques : ils privilégient l’autosatisfaction aux relations adultes multidimensionnelles, matures, interactives et empreintes d’émotions en réalité, ils n’ont pas accès aux émotions positives. Ils passent par différents cycles de cathexis : l’hyper-cathexis, l’hypo-cathexis et la décathexis.

L’hyper-cathexis : lorsque leur cathexis est dirigée vers l’obtention de sources de provision narcissique — c’est-à-dire des personnes qui leur accordent de l’attention — ils entrent en phase d’hyper-cathexis. Ils deviennent alors hyperémotifs et intensément investis dans l’objet interne ou l’avatar qu’ils créent à partir de la personne qu’ils cherchent à séduire et à idéaliser, afin de se sentir idéalisés eux-mêmes.

L’hypo-cathexis : dans la phase de dévalorisation, ils présentent une « hypo-cathexis ». Ils deviennent émotionnellement distants, dévalorisent l’objet interne ou l’avatar, ainsi que la personne qu’ils avaient initialement idéalisée, et se montrent d’une froideur très cruelle.
C’est là que le narcissique essaye de « modeler » la personne considérée comme stupide.

La décathexis : lorsqu’ils atteignent le stade de « décathexis », ils ne ressentent plus aucun attachement. Ils deviennent totalement absents et rejettent la personne qu’ils avaient autrefois idéalisée.

Ainsi, les sources de provision narcissique d’un narcissique — collègues de travail, partenaire intime, famille — sont soumises à la fois à ses cycles de cathexis et à sa dynamique d’auto‑victimisation.

Mais cela comporte un problème majeur : la validation d’autrui n’est jamais garantie. Lorsque ces personnes prennent conscience de la manipulation à laquelle elles sont soumises, ce qui autrefois constituait une validation certaine se transforme en agressions, critiques, jugements et humiliations, fragilisant la construction psychique du narcissique qu’elles côtoient, jusqu’à provoquer sa mortification.

La blessure narcissique et la mortification narcissique 

La blessure narcissique apparaît lorsqu’un narcissique pathologique confronté à sa perception de supériorité et son délire de grandeur. Elle correspond à une menace ponctuelle — réelle ou imaginaire — qui met en péril la vision grandiose qu’il entretient de lui-même. Son faux self, qui se vit comme omnipotent, omniscient et digne d’un traitement spécial, se trouve alors fragilisé, indépendamment de ses accomplissements réels. Lorsque ces menaces se répètent, elles s’accumulent et produisent une fissure durable dans la construction défensive de son identité.

En raison de ses défenses primitives, le narcissique manifeste projette sur la personne perçue comme menaçante sa frustration et sa honte toxique, sous la forme d’une agression virulente visant à restaurer son équilibre psychique. Il cherchera alors à intimider, dévaloriser ou dénigrer cette personne et, dans le cas du narcissique antagoniste, pourra même recourir à une agression physique.

La mortification narcissique est infiniment plus dévastatrice. Elle correspond à l’effondrement soudain de toutes les défenses du narcissique, y compris de son faux self, qui le renvoie à lui-même sans mensonges ni illusions. Se retrouvant à nu, il se découvre alors imparfait, défectueux, inférieur à bien des égards, et éprouve une honte innée et accablante.

La mortification survient lorsque le narcissique est publiquement exposé, attaqué et humilié — de manière inattendue — devant une foule ou dans un milieu qui le reconnaît : son environnement professionnel, ses clients, patients, collègues, amis, sa famille ou des personnes qu’il admire. L’impact est brutal, car ce dénigrement réactive sa honte toxique et contredit les prétentions de son faux self grandiose ; son image même est touchée.

Exposé pour ce qu’il est — un prétentieux, un fraudeur, un imposteur — et lorsque ses comportements comme ses manquements — absence d’amour, de solidarité, d’empathie, d’authenticité, d’intégrité, d’honnêteté, de justice ou de responsabilité sont révélés, son locus de grandeur vacille et la narration qu’il entretient sur lui-même se fissure.

Confronté à la réalité extérieure et intérieure — alors qu’il habite ordinairement un monde fantasmatique — il perd sa capacité de réguler ses affects. La honte, l’humiliation et les affects négatifs atteignent une telle intensité qu’ils provoquent une régression à un niveau borderline infantile, où il se vit comme un enfant terrorisé par l’abandon. La pulsion de mort s’intensifiant, il peut sombrer dans la dépression, l’anxiété ou des pulsions suicidaires.

Il souhaite mourir, car il perçoit un écart intolérable entre le « mauvais objet » qu’il pense être et l’idéal qu’il croit devoir incarner pour mériter attention et reconnaissance. Cet écart devient insupportable. Son image de grandeur s’effondre : il ne peut plus se percevoir comme supérieur, exceptionnel, invincible ou divin. L’humiliation est majeure, car l’écart entre son inadéquation et l’idéal qu’il croit devoir représenter devient insoutenable.

Face à cette décompensation, il recourt rapidement à deux mécanismes défensifs narcissiques afin de restaurer son équilibre intérieur :

Premier mécanisme : au départ, il se construit un récit dirigé contre lui-même : il se persuade d’avoir provoqué l’agression subie. Il se place ainsi dans la position de celui qui contrôle sa propre vie, tout en confirmant sa conviction d’être un « mauvais objet ».
Deuxième mécanisme :  sous l’effet de ses ruminations mentales, l’autre devient soudain son conspirateur et son ennemi — le « mauvais objet ». Lorsque ce type de paranoïa s’installe, la vengeance s’impose : le punir, le détruire, l’anéantir tôt ou tard. À ses yeux, il s’agit d’un devoir éthique et justicier, car l’autre est perçu comme intrinsèquement diabolique.

Il ne faut pas confondre la mortification narcissique avec l’effondrement des narcissiques.

L’effondrement total : la désactivation du faux self

L’effondrement total se produit lorsque les narcissiques ne réussissent pas à obtenir une provision narcissique quotidienne — ce qui entraîne la désactivation de leur faux self.
Dans ce cas, ils sont incapables de fonctionner. Ils ne ressentent plus ni amour-propre ni amour pour leur image. Leur capacité à réagir aux stimuli externes se bloque, et ils deviennent indifférents. Ils souffrent alors d’une inhibition de l’action, se sentent anéantis et perdent tout contact avec leurs objectifs.

Ils perdent également la capacité à s’investir émotionnellement dans quoi que ce soit, car leur énergie libidinale n’est plus dirigée vers eux-mêmes. Les autres ne signifient plus rien pour eux. Lorsqu’ils sont agressés, ils ne se défendent pas et ne posent aucune limite, sombrant ainsi dans le néant. Si, en plus, ils se sentent mortifiés, humiliés et accablés de honte, ils peuvent en venir au suicide. Mais si leur effondrement n’est que partiel, leurs symptômes seront atténués et temporaires.

Pour toutes les raisons évoquées plus haut, les narcissiques se vivent en victimes, jouent à l’être et déploient des comportements violents à la mesure de leur victimisation.

Le narcissisme pathologique comme mouvement victimaire

Les narcissiques se considèrent comme des victimes — souvent sans en avoir conscience.
En raison de leur victimisation, ils s’estiment pleinement légitimes à adopter des comportements dits moraux dans leur quête de justice — même lorsque ces comportements s’avèrent injustes, abusifs, voire criminels. Leur justice est donc celle qu’ils rendent eux-mêmes. Leur mégalomanie et leur tendance à l’auto-victimisation se renforcent mutuellement. Nous observons cela de nos jours chez plusieurs chefs d’État à travers le monde.

En se percevant comme des êtres parfaits, voire divins, ils se présentent comme les victimes de la malveillance d’autrui. Ce double discours leur permet de préserver une image idéalisée d’eux-mêmes. En se posant en justiciers, ils éludent toute responsabilité quant à leurs actes.

Leurs punitions ou leur vengeance prennent la forme d’une demande de compensation. Dès qu’ils se sentent victimisés ou lésés, ils se placent au-dessus de tout reproche.
Tout ce qu’ils infligent aux autres devient moralement justifié au nom de leur propre justice et de leur propre équilibre. Leur posture de victime devient alors un bouclier, une protection, une défense contre les répercussions de leurs propres actes.

Leur statut de victime leur permet de justifier le recours à la tromperie, à l’intimidation, aux brimades, voire à la violence verbale ou physique — contre des agresseurs, auteurs ou oppresseurs présumés. Ils s’arrogent le droit d’agir comme bon leur semble. Ils ne se contentent pas de contourner les lois : ils s’érigent en loi.

C’est sur cette loi, que repose également leur fantasme partagé. Ils se servent de leur « loi » pour faire payer à leur partenaire intime les comptes non réglés avec leur mère. Et lorsque celle-ci finit par se lasser, ils se sentent à nouveau victimes et légitimes à la punir.
Ainsi, leur victimisation s’est imposée comme le principe organisationnel de notre société, désormais de plus en plus narcissique.

Pourquoi l’esprit des narcissiques est-il à ce point mal tourné, vous demandez-vous peut-être. Pour y répondre, allons un peu plus loin dans la compréhension de l’étiopathogénie du narcissisme pathologique.

L’étiopathogénie : une perturbation dans la construction de leur moi

La transmissibilité du narcissisme pathologique demeure une question controversée : certains chercheurs évoquent une composante génétique ou des anomalies cérébrales, tandis que d’autres privilégient des facteurs environnementaux.

Sam Vaknin, pour sa part, admet la possibilité d’un facteur héréditaire ou d’une anomalie cérébrale, mais souligne l’absence d’études longitudinales capables de valider ces hypothèses. En revanche, il confirme que de nombreuses preuves accumulées depuis plus de cent cinquante ans montrent que, dans l’histoire des personnes souffrant de narcissisme pathologique, on retrouve presque toujours des parents dysfonctionnels.

Sans aucun doute, le narcissisme pathologique émerge d’une réaction aux traumatismes vécus durant la petite enfance, le plus souvent en lien avec une mère narcissique, limite (borderline) ou dépendante affective, parmi d’autres configurations pathologiques possibles.

Une mère morte en tant que telle : la personne perturbatrice

La structure psycho-émotionnelle de l’enfant se construit principalement à travers l’identification à sa mère. Celle-ci joue un rôle déterminant au cours des dix-huit premiers mois de vie, tandis que le père occupe généralement un rôle plus limité à cette étape. Grâce à une mère psychologiquement mûre et disponible, l’enfant découvre progressivement ses propres besoins, ses limites et son individualité, parvenant ainsi à se différencier d’elle et à évoluer vers une autonomie psycho-émotionnelle. C’est ainsi que se développe son Soi.

Cependant, si la mère échoue à un moment quelconque de ce processus particulièrement sensible, la formation du « moi » de l’enfant peut être profondément perturbée. Il risque alors de développer de graves difficultés d’attachement, une désorganisation psycho-émotionnelle ainsi que des distorsions cognitives, entre autres désordres de sa dynamique interne.

Sur la base de ses recherches dans ce domaine, le psychanalyste français André Green a introduit la notion de « mère morte ». Elle désigne une mère qui, en raison de son ignorance, de ses propres troubles d’attachement, de sa régression infantile ou d’une psychopathologie, empêche son enfant de se différencier, de s’individualiser et de se séparer d’elle. Elle entrave ainsi son processus de développement vers l’autonomie.

À travers l’instrumentalisation de l’enfant, les maltraitances, l’abus psychologique et les rôles assignés à celui-ci — bouc émissaire, enfant roi, compagnon de substitution ou parent — la mère l’empêche de s’individualiser, de se détacher d’elle et d’être lui-même. L’enfant souffre alors d’un traumatisme complexe et développer un narcissisme pathologique. Pour plus d’information, lisez cet article : Le syndrome de l’otage chez les enfants.

C’est pourquoi, suite à ce vécu pénible, les narcissiques pathologiques vivent dans un état régressif, marqué par le maintien de défenses primitives et par l’entretien d’un univers infantile alternatif : leur paracosme. Il s’agit d’un espace psychotique composé à 80 % de fabulations et à 20 % de réalité. En s’appuyant sur cet univers imaginaire, ils se sur-idéalisent, se surestiment et s’abandonnent à des rêveries grandioses. Et, comme nous l’avons vu, ils adoptent un faux self — le dieu protecteur auquel ils ont sacrifié leur cœur.

L’introjection de la mère : un objet interne éternel

L’enfant introjecte l’image de sa mère, c’est-à-dire qu’il « l’avale » symboliquement. Il incorpore également ses messages toxiques et les intériorise, comme s’il les « consommait » et les « digérait », jusqu’à faire d’elle un véritable objet persécuteur idéalisé dans son esprit. Il se sacrifie ainsi pour une mère absente et abusive, qu’il portera pour le reste de sa vie.

Ainsi, le narcissisme secondaire s’installe en lui : son énergie psycho-émotionnelle s’investit dans le maintien de son faux self, ainsi que dans sa religion intime, car la réalité extérieure est vécue comme blessante, douloureuse, destructrice, insupportable, voire meurtrière.

L’enfant devenu narcissique pathologique porte encore, à l’âge adulte, cette mère morte en lui. Il en a introjecté l’image et incorporé les messages, qui résonnent désormais comme des voix hantant son esprit. En intériorisant ces voix, il les prend pour réelles. Elles lui adressent des messages implicites et explicites, lui répétant sans cesse qu’il est un mauvais objet — incorrect, incapable, nul, inadéquat, inexistant, incomplet, insuffisant, impuissant ou indigne d’être aimé. Pour cette raison, il éprouve une honte profonde d’être lui-même.

Pour compenser sa honte toxique, il s’agrippe à sa religion intime, au point de l’imposer aux autres comme la seule loi possible. Ainsi, il conditionne sa famille, un groupe social, voire toute une nation, à l’adorer comme un dieu et à se soumettre à sa religion et à leur loi. C’est le cas de plusieurs chefs d’État contemporains, qui détruisent méthodiquement l’humanité qu’ils prétendent diriger.

Le clivage : une vision primitive du bon et de mauvais

Le narcissisme repose sur d’innombrables mécanismes défensifs, à commencer par le clivage. Celui-ci est un mécanisme de défense archaïque : il sépare, scinde, oppose.
L’enfant, pour préserver l’image idéalisée de ses parents, peut penser : « S’ils me maltraitent, c’est pour mon bien, car ils sont bons. Moi, je suis mauvais. »

Devenu narcissique pathologique, cette logique binaire persiste. Tantôt « mauvais objet », tantôt « bon objet », cet adulte-enfant oscille entre dévalorisation et surévaluation de soi.
Se percevoir comme un « mauvais objet » revient à se sentir incorrect, imparfait, nul, incapable, inadéquat, incomplet, impuissant, indigne d’amour… Il extériorise alors sa propre honte toxique en regardant les autres comme des « mauvais objets », souvent persécuteurs.

Par exemple, dans le contexte d’un fantasme partagé, l’autre est transformé en mère de substitution, qu’il soit homme ou femme.
D’abord idéalisée, cette personne devient l’objet parfait aux yeux du narcissique — un objet interne qui vient substituer la mère abusive, comme la « Mère divine », par exemple.
Puis, dévalorisée, elle devient le « mauvais objet » dont il doit se séparer et rejeter.
Cette oscillation révèle son incapacité à intégrer les contraires dans une image unifiée, tout en montrant son hyper-flexibilité structurelle, fondée sur une identité diffuse.

Un autre mécanisme, très destructif, est l’identification projective.

L’identification projective : attribuer aux autres ses propres affects négatifs

Le déséquilibre psychique des narcissiques pathologiques, appelé égodystonie, les empêche d’accéder à des affects positifs tels que l’amour, la joie ou la paix intérieure. En revanche, ils ressassent des affects négatifs : envie destructrice, jalousie, animosité et haine viscérale envers ceux qui ressentent des émotions positives. Submergés par leurs affects négatifs, ils recourent à un mécanisme de défense primitif connu sous le nom d’identification projective.

La projection consiste à attribuer aux autres toutes leurs définitions à propos de soi, ainsi que les émotions qu’ils ne peuvent ni reconnaître ni intégrer : complexe d’infériorité, honte toxique, insécurité ontologique, peur de l’échec, paranoïa, dévalorisation, etc.

Le narcissique compense alors ses définitions négatives de soi par son délire de grandeur et le mépris des autres, tout en leur attribuant ses propres insuffisances et affects négatifs. Ce mécanisme s’étend jusqu’à l’attribution à autrui de sa propre pulsion de mort.

Par exemple, si un narcissique se sent faible, il affirmera que l’autre est faible ; s’il est avare, il imputera cette avarice à son interlocuteur tout en revendiquant sa propre générosité ; s’il doute de ses capacités intellectuelles, il qualifiera l’autre d’incapable ou d’idiot. Curieusement, cela révèle qu’inconsciemment, il perçoit les autres comme supérieurs à lui.

Souvent, ce sont les traits de caractère des autres, leurs comportements, leurs expressions faciales, leurs choix de vie, leurs relations personnelles ou des éléments de leur histoire personnelle, qui le percutent de plein fouet et le font se sentir inférieur. Qu’il s’agisse de ses amis ou des membres de sa famille, ils réveillent chez lui des aspects enfouis, douloureux ou inacceptables de son propre psychisme. Il se perçoit alors comme un « mauvais objet », inférieur à eux.

C’est précisément dans ces moments que l’agressivité passive du narcissique caché devient virulente. Confronté à sa propre frustration et à son conflit interne, le narcissique manifeste perd alors tout contrôle. Il externalise sa tension intérieure sous la forme d’une rage intense, inattendue et disproportionnée, aussi effrayante que dévastatrice. On assiste alors à un processus appelé déplacement : ses contenus intrapsychiques sont transférés vers une cible extérieure l’autre.

La projection de la honte toxique sur autrui

Comme nous l’avons vu, le narcissique — qu’il soit manifeste ou caché — porte en lui une honte toxique. Pour lui, cette honte est un danger existentiel : la ressentir équivaut à une mortification psychique d’une intensité telle qu’elle se confond avec une menace de mort. Il fait tout pour l’éviter : la contourner, la fuir, la nier ou la projeter sur les autres.

La honte lui est insupportable car elle démantèle l’image grandiose sur laquelle repose son faux self. Rien n’est pour lui plus terrifiant que l’humiliation et la honte : elles brisent l’illusion de toute-puissance et d’omniscience à laquelle il s’accroche pour exister. Il déplace alors sa honte sur autrui, mais cela ne le libère pas : il reste figé dans l’impuissance de son enfance et dans sa blessure narcissique.

En réalité, lorsque nous ressentons de la honte, nous reprenons une forme de contrôle sur la situation, en assumant la responsabilité de nos actes. Or les narcissiques refusent toute responsabilité, tant pour leurs choix que pour leurs actions. Leur mépris, leur dégoût et leur dédain ne sont rien d’autre que l’expression d’une honte toxique et de l’impuissance qu’ils projettent sous la forme d’une rage narcissique.

La rage narcissique née du mauvais objet introjecté

La rage narcissique est une réaction au « mauvais objet » que le narcissique croit être : celui qui génère sa honte toxique. Son dialogue intérieur produit deux voix contradictoires.
L’une le dénigre : « Tu es un raté, indigne, inadéquat, tu mérites d’être puni. »
L’autre le glorifie : « Tu es divin, maître de tout, ta rage est la colère de Dieu. »

Les messages opposés de ces voix — qu’il prend pour réelles — génèrent en lui une dissonance cognitive très anxiogène, déclenchant son cycle incessant de rage. Le narcissique tente désespérément de résoudre cette tension par le regard des autres, cherchant à ce qu’ils confirment son omniscience et sa divinité. Ainsi, sa rage contraint son entourage à valider son récit grandiose. Cependant, cette tentative échoue toujours, car la voix qui le traite de « mauvais objet » continue de le dénigrer. Ce dialogue intérieur crée une tension constante entre sa grandiosité fantasmatique et son indignité perçue comme réelle.

L’une des principales conséquences de la rage narcissique, c’est l’obstacle qu’elle crée à l’expression de l’intimité. L’affectivité négative, vociférante, ostentatoire et exhibitionniste du narcissique manifeste, rend difficile tout lien affectif ou amoureux.
Sa rage le conduit ainsi à s’auto‑priver d’amour, en détruisant toutes les relations susceptibles de lui apporter du bonheur. Il agit ainsi pour trois raisons possibles : 

Première raison : la rage narcissique est autodestructrice, autopunitive et auto‑défaitiste. Cependant, le psychiatre américain Hervey Cleckley a observé que, paradoxalement, le fait qu’elle prive les narcissiques du bonheur — à cause du « mauvais objet » qu’ils croient incarner — transforme cette rage en une autopunition réparatrice qu’ils s’imposent au nom d’une exigence de justice.

Deuxième raison : selon le psychanalyste Otto Kernberg (années 1970), le soi grandiose n’est pas seulement compensatoire : il constitue également un rempart contre l’autodestruction, protégeant le narcissique des impulsions psychotiques et de la dysrégulation de type borderline. Dans ce cadre, bien que sa rage constitue une forme de dysrégulation émotionnelle proche de la rage borderline, elle est reformulée par le narcissique dans un scénario fantasmatique qui le protège de la psychose et légitime ses explosions de rage.

Troisième raison : le professeur Sam Vaknin affirme que le narcissique utilise sa rage pour faire taire la voix qui le traite de « mauvais objet ». Cette rage produit un bruit extérieur destiné à étouffer le bruit intérieur — la voix dévalorisante de son esprit. Elle devient alors une stratégie interne visant à apaiser, neutraliser ou reformuler ce récit intérieur.

En ce sens, la rage est à la fois auto‑réparatrice, auto‑protectrice et auto‑valorisante.

La rage narcissique n’est pas la même chose que la colère

Lorsqu’un narcissique classique est envahi par la rage, il devient verbalement abusif et peut se montrer très violent physiquement, surtout s’il s’agit d’un narcissique somatique ou s’il présente une forte dérégulation émotionnelle de type borderline.

Voici les caractéristiques distinctives de la rage chez les narcissiques manifestes :

  • Elle est explosive et abrupte : elle survient sans signes avant-coureurs ni avertissements, comme un volcan en éruption ou une avalanche dévastatrice.

  • Elle est toujours soudaine, furieuse, incontrôlable, imprévisible et effrayante, même en l’absence de toute provocation apparente.

  • Elle est disproportionnée et non discriminatoire : elle s’exprime contre toutes les personnes présentes, et ce qui l’a déclenchée a peu à voir avec la « raison » apparente de sa manifestation.

  • Elle est endogène : elle reflète la dynamique interne du narcissique, son agitation et son chaos, même si elle est provoquée par votre comportement ou par des événements extérieurs qu’il a interprété à sa manière. En réalité, elle est nourrie par sa pulsion de mort et sa paranoïa.

Ainsi, la rage narcissique constitue un mécanisme de défense contre la dysphorie — ce sentiment diffus de malaise, d’anxiété et d’insatisfaction générale.

Chez les narcissiques cachés, la rage se manifeste par l’agressivité passive. Ils mijotent intérieurement dans un chaudron d’envie corrosive, de ressentiment et de haine une affectivité négative dissimulée dans les replis de leur subconscient.
Pour en savoir davantage, vous pouvez lire cet article : Les narcissiques cachés.

Quand le narcissique pathologique vous en veut-il ?

Voici quelques dynamiques relationnelles qui déclenchent leur rage narcissique :

1. Vous refusez d’être son objet interne :
La première dynamique est la plus importante. Si vous affirmez votre indépendance, votre autonomie et votre libre arbitre — en prenant vos propres décisions, en vous affirmant, en choisissant vos amis, en voyageant seul(e) — vous montrez au narcissique qu’il ne peut pas vous contrôler. Si vous refusez le rôle de mère, d’esclave, de servante, de poupée sexuelle ou de source d’approvisionnement narcissique, vous lui prouvez que vous n’êtes pas son « objet interne ». Cela déclenche sa rage narcissique, car il se sent menacé par votre prestance — il se sent diminué et intimidé.

2. Vous agissez de manière indépendante ou inattendue :
Tout changement imprévu est perçu comme une menace. Si vous introduisez un changement soudain ou lui prouvez que son mode de fonctionnement est erroné, cela déclenchera sa rage narcissique. Même une belle surprise peut être vue comme un affront, une insulte, voire un défi, simplement parce qu’elle échappe à son contrôle.

3. Vous remettez en question son image grandiose :
Le simple fait que vous soyez vulnérable peut lui rappeler, inconsciemment, sa propre fragilité et son « mauvais objet » interne. Il ne supporte pas que son omnipotence, son omniscience, son originalité de génie ou son sentiment d’être unique soient ébranlés. Cela le remplit de colère contre lui-même, mais au lieu de l’assumer, il la redirige contre vous.

4. Vous dégonflez ses illusions et ses distorsions cognitives :
Il refuse toute critique ou contradiction, car elles menacent son monde intérieur. Il veut entretenir ses fantasmes, ses récits illusoires et ses fabulations. Il veut préserver ses illusions. Mais si vous osez pénétrer son espace psychique — qu’il considère comme sacré — il explosera de rage, voyant cela comme une intrusion insupportable.

5. Vous sapez son besoin de valorisation :
Le narcissique construit une image idéalisée et délirante de lui-même. Si vous osez fissurer cette illusion, même avec des critiques constructives ou de simples observations, il réagira violemment, incapable de tolérer la moindre remise en cause de sa perception de lui-même.

6. Vous le confrontez et le mettez face à sa propre peur :
Lorsqu’il se sent menacé, sa peur se transforme instantanément en agressivité. Si vous avez le pouvoir de le mortifier, en lui faisant honte, en l’humiliant publiquement, en le démasquant ou en vous moquant de lui, il réagira par une attaque brutale. Soyez prudente, être humilié publiquement est une blessure insupportable pour le narcissique. Cela déclenche en lui une mortification narcissique, entraînant une réaction en chaîne de fureur et de rage qui peut devenir interminable.

7. Vous le comparez défavorablement à d’autres :
Si vous lui faites remarquer qu’il est inférieur à quelqu’un — moins beau, moins accompli, moins instruit, ou simplement moins que ce qu’il prétend être — il explosera de rage. Sa stabilité psychique repose sur l’illusion de sa propre supériorité et de sa suprématie.

8. Vous réussissez ou accomplissez vos projets :
Votre réussite le confronte à son propre sentiment d’infériorité. Il ne la perçoit pas comme une victoire pour vous, mais comme une humiliation pour lui. Il veut vous maintenir dans un état d’échec constant : malade, vulnérable, dépendant(e) et soumis(e), afin d’éviter toute menace à son illusion de supériorité.

9. Vous lui donnez des conseils non sollicités :
Lorsqu’il ne demande pas d’aide, toute suggestion est interprétée comme une attaque. Par exemple, si vous lui proposez votre aide, il l’interprète comme si vous lui disiez : « Je peux te donner quelque chose que tu ne possèdes pas. Je suis supérieur(e) à toi. » Cette perception déclenche immédiatement sa rage narcissique. Se croyant omniscient, il estime n’avoir rien à apprendre de vous. Qui êtes-vous pour lui donner des leçons et conseils ?

Approfondissons le rôle des émotions négatives chez les narcissiques pathologiques.

La paranoïa, la rage et l’envie corrosive : trois forces de motivation

Les narcissiques manifestes peuvent apparaître très amicaux, compatissants, charmants, bavards, serviables, attentionnés, sociables et engagés dans la communauté, feignant la compassion et l’empathie… Et, l’instant d’après, être submergés par une rage impitoyable, révélant leur absence totale d’empathie.

Ces fluctuations traduisent la nature contextuelle de leur affectivité négative : paranoïa, rage et envie corrosive. Ces émotions se déclenchent autant face à des événements externes que sous l’effet de leurs propres interprétations du monde. Cette instabilité les rend imprévisibles, versatiles, arbitraires, capricieux et parfois dangereux — une manifestation typique de ce que l’on nomme une identité diffuse.

La première émotion est la paranoïa

Chez le narcissique pathologique, la paranoïa s’étend comme un tunnel obscur sans fin, où son délire de persécution se mêle aux catastrophes imaginaires, aux soupçons et aux fantasmes de grandeur. Hyper-vigilant, il voit des complots derrière chaque regard, perçoit des murmures derrière chaque silence, devine des moqueries derrière chaque sourire. De ces ombres surgit un doute profond sur lui-même, qui fige son esprit dans des ruminations incessantes. Pour plus d’information, cliquez ici : La paranoïa des narcissiques.

Prisonnier de la paranoïa et de son cortège d’angoisses, le narcissique tente de dompter ce tourment en façonnant son image aux yeux du monde. La paranoïa devient alors un agent de transformation. Elle pousse le narcissique manifeste à se plier aux normes sociales, à se montrer moins conflictuel, moins abrasif, moins antagoniste. Elle l’incite également à adopter des comportements prosociaux. Mais ce mouvement n’est jamais le fruit d’un désir authentique d’évolution : il naît de la peur des conséquences, de l’isolement, du rejet, voire de dangers plus graves.

La séquence est la suivante : paranoïa → anxiété → besoin de réduire l’angoisse → nécessité de changement. Paradoxalement, cette paranoïa agit comme une compensation, tempérant la composante antisociale et téméraire du narcissisme manifeste. Mieux encore, elle fonctionne comme un antidépresseur : elle insuffle l’énergie nécessaire pour initier un projet de transformation, permettant au narcissique de restaurer, contre vents et marées, l’illusion de sa propre grandeur.

Les idées paranoïaques sont janiformes : elles présentent deux faces.

Première face :  Elles génèrent des pensées catastrophistes, une anxiété intense et une peur existentielle. Le besoin de changer par crainte révèle la vulnérabilité du narcissique, loin de son fantasme d’omnipotence ou d’infaillibilité. Cette prise de conscience est humiliante et honteuse. C’est pourquoi, la paranoïa crée l’anxiété nécessaire pour le motiver à changer.
Il se dit : « Tu dois changer. Si tu ne changes pas, cela va mal finir. »

Seconde face : La paranoïa renforce sa grandiosité du narcissique pathologique, elle apaise ses blessures et rétablit son sentiment d’importance. Il se dit : « S’ils complotent contre moi, c’est que je suis exceptionnel. » Ou bien : « Tu es formidable. Tu es le centre de l’attention. Tu es incroyable. Oui, leurs intentions sont malveillantes, mais ce complot contre toi prouve que tu es extrêmement important. »
Pour changer, il peut tout aussi s’imaginer qu’une divinité le protège. Alors il se dit :
« Krishna m’a choisi, je suis son disciple, il va m’aider à changer. Je suis très important parce que je suis son élu. »

C’est pourquoi Sam Vaknin affirme : « La paranoïa n’est qu’une variante de la grandiosité narcissique : elle humilie, mais elle motive ; elle fragilise, mais elle restaure. »

La deuxième émotion est la rage narcissique ou colère grandiose

Comme nous l’avons vu, le narcissisme pathologique constitue une réaction compensatoire à une perturbation dans le développement d’un « moi » fonctionnel.
Les narcissiques croient que leur faux self est opérationnel. Ils ne perçoivent pas qu’il est en réalité fracturé, dysfonctionnel, incohérent, chaotique, instable et dépourvu de toute cohésion.

Pour cette raison, leur agression prend une dimension grandiose: elle joue un rôle central dans la formation et le maintien de leur faux self. Elle agit comme une « colle » leur permettant de tenter de maintenir une apparence de cohésion interne et d’équilibre.
Autrement dit, leur « moi fragmenté » cherche à se reconstruire à travers l’agression, qui devient alors un substitut de leur « moi » délabré.

L’agression confirme l’image grandiose des narcissiques :

Elle leur permet de construire un récit autour de leur dominance au sein de l’échelle hiérarchique. Elle devient un instrument destiné à anéantir les personnes perçues comme des sources de tourment – qu’il soit imaginaire ou réel. Elle constitue également une tentative de réparation, fondée sur un fantasme délirant de surpuissance et d’omniscience. En extériorisant sa colère de façon explosive, le narcissique classique exprime sa rage pour restaurer son sentiment d’omnipotence et de contrôle, contraignant les autres à changer et à s’adapter à ses injonctions, tout en se servant de la crainte qu’il suscite.

Cette capacité à agir sur l’environnement et à « sculpter » le comportement d’autrui nourrit son fantasme de perfection divine : il se croit capable de déterminer le destin des autres.
Cette croyance a un effet antidépresseur, car il réduit sa tension interne et renforce son estime personnelle.

Ainsi, la rage génère un changement externe (contrôle de l’entourage), tandis que la paranoïa provoque un changement interne (adaptation comportementale). Ces deux affects négatifs fonctionnent comme des forces motivationnelles puissantes.

Paradoxalement, l’agression est aussi autodestructrice : elle agit à la fois comme un mécanisme de survie pour se maintenir « entiers » et comme une réaction qui mène à leur propre destruction, notamment à travers celle de leurs proches.

La troisième émotion est l’envie corrosive

Cette émotion est à la fois un moteur d’ambition et de destruction. Contrairement à la honte — niée, refoulée et redoutée — l’envie est souvent consciente : le narcissique sait qu’il envie les autres. Elle structure ses interactions en le reliant aux autres par la rivalité et le pousse à éliminer ses rivaux imaginaires pour restaurer son sentiment de supériorité et d’importance grandiose. Elle déclenche son ambition et l’incite à dénigrer, rabaisser et humilier la source de sa frustration, ce qui lui permet de se sentir supérieur.

Dans de rares cas, l’envie peut mener à une transformation positive : lorsqu’il investit en lui-même et poursuit des objectifs à long terme. Mais le plus souvent, elle le conduit à la vengeance et à la destruction.

En somme, tandis que la motivation de la plupart des personnes repose sur des émotions positives, le narcissique pathologique s’appuie sur des affects négatifs — paranoïa, rage et envie — pour se motiver, affronter la vie et restaurer son image grandiose. Instables et destructrices, ces émotions constituent pourtant le moteur central de son existence.

Quels comportements naissent de leur paranoïa ?

Les narcissiques présentent des traits obsessionnels-compulsifs. Un comportement compulsif est une action répétée de manière incontrôlable, souvent en réponse à une pensée paranoïaque ou à une anxiété intense. La paranoïa des narcissiques — qu’elle soit latente ou manifeste — les pousse à adopter des rituels obsessionnels pour contrer des pensées catastrophiques.

Blessés dès l’enfance et marqués par des traumatismes complexes, ils s’attendent constamment au pire et mettent en place des rituels pour tenter de l’éviter. Leurs pensées tournent fréquemment autour de scénarios d’abandon, de rejet, d’humiliation, de trahison ou d’injustice.

Une peur viscérale les hante face à tout ce qui pourrait raviver leur insécurité ontologique et les mener à la mortification ou à l’effondrement. Lors de crises d’angoisse ou de jalousie, cette paranoïa peut provoquer des comportements impulsifs, mais surtout, elle engendre un besoin intense de contrôler les autres.

L’obsession de contrôler et de dominer

Les narcissiques pathologiques, qu’ils se présentent sous une forme manifeste ou dissimulée, aspirent à contrôler, posséder et dominer autrui. Leur contrôle consiste à surveiller, contraindre et réguler un être humain afin de le faire fonctionner conformément à des règles, des objectifs ou des attentes qui ne sont jamais les siens.

Dans un premier temps, ils mettent en place des stratégies de contrôle sur une personne ; dans un second temps, une fois celle-ci sécurisée et placée sous emprise, ils recourent à la manipulation afin d’en extraire les bénéfices recherchés. La manipulation intervient donc secondairement : ils cherchent à susciter des réactions qu’ils s’imaginent capables d’induire — tels de prétendus processus évolutifs — tant en eux-mêmes que chez les autres.

Ainsi, lorsque vous êtes la partenaire intime d’un narcissique manifeste, dès l’instant où vous occupez dans son psychisme une place dite « maternelle », il vous contrôle et vous dépouille de votre indépendance, de votre vie privée et de votre autonomie.

Il vous impose quatre rôles qui commencent par la lettre « S » : vous devez être la Source de sa provision narcissique et, parallèlement, vous devez lui offrir Soins, Services et Sexe, mais à sa manière. Les trois premiers rôles lui suffisent pour se sentir équilibré.

Pourquoi vous impose-t-il ces rôles ? Parce qu’il lui faut vous contrôler. Il doit vous soumettre à la trame inexorable de son fantasme partagé. Il lui est indispensable d’altérer votre perception de la réalité afin de faire de vous son zombie, son objet manipulable à volonté. Si vous refusez de céder et de vous soumettre, il commencera par vous dévaloriser avant de vous anéantir, de vous réduire en poussière et de vous rejeter cruellement.

Et si vous osez douter de sa capacité à mener cette destruction à terme, il se métamorphose alors en une créature déchaînée, affranchie de toute limite morale ou sociale. Cette action lui confère un sentiment d’équilibre intérieur, exalté par une euphorie narcissique.

Le contrôle coercitif : une dérive paranoïaque

Parfois, le contrôle exercé par le narcissique devient extrêmement coercitif. Lorsqu’il sombre dans la paranoïa, il vous terrorise. Il vous surveille en permanence : il veut savoir où vous êtes, avec qui, ce que vous pensez et ce que vous avez fait ou dit. Il espionne vos messages, vos appels, tout. Il devient punitif, car vous devenez pour lui un « objet persécuteur ».

Il empiète sur votre liberté, vous prive d’espace personnel : il vous empêche de vous habiller comme vous le souhaitez, de sortir, de voir votre famille ou vos amis, de travailler, de vivre… Il aspire votre vitalité, vous isole du monde et s’approprie vos ressources. Il sabote tout, sape tout, empêche tout, et fait dérailler vos espoirs, vos tâches et vos projets les plus chers. Vous devenez son otage, et vous êtes privé(e) de vos besoins légitimes, tandis que lui s’érige en figure toute-puissante.

Dans ce cas, vous êtes subjugué(e) et conditionné(e). Votre volonté est brisée. Vous obéissez aveuglément, sans aucune remise en question, car vous idéalisez votre narcissique, même s’il est votre geôlier. Vous êtes entièrement contrôlé(e), parfois par un simple regard de désapprobation. Par conséquent, vous ne pouvez envisager aucune alternative. Son contrôle coercitif est criminel, même si son comportement relève de la psychose.

Vous remarquez que votre narcissique n’a pas accès à ce qui est essentiel : l’amour de soi, la joie d’être, la puissance d’être, la solidarité, la fraternité et l’affection pour autrui. Il n’aime personne : il ne chéri que sa propre image. Cependant, vous pouvez observer votre rôle dans son programme de contrôle.

Les deux protagonistes dans une dynamique de contrôle

Dans les dynamiques de contrôle, deux protagonistes se distinguent : le contrôleur et la personne contrôlée. C’est une véritable danse macabre entre ces deux parties. Il est rarement possible d’imposer ce contrôle sans une forme de collaboration ou de collusion de la part de la victime. Cette dynamique se retrouve notamment dans les couples composés d’un narcissique et d’une personne dépendante affective, ou d’un narcissique et d’une personne borderline.

Les techniques des personnes contrôlées comprennent :

  • Participation dans le fantasme de contrôle : s’introduire inconsciemment, voire volontairement dans une relation contrôlante, favorisant je contrôle coercitif.

  • Contrôle par la position d’infériorité : afficher son impuissance, son besoin ou sa dépendance pour déclencher des comportements contrôlants chez l’autre. C’est un contrôle indirect et déguisé, souvent accompagné de chantage émotionnel.

  • Labilité et dérégulation : créer incertitude, imprévisibilité et anxiété dans la relation, forçant l’autre à adopter un comportement obsessionnel du contrôle. L’infantilisation du contrôlé déclenche ainsi la réponse contrôlante du partenaire.

Les principales techniques de contrôle narcissique sont :

  • Intimidation ;

  • Désorientation de la victime, notamment via le gaslighting ;

  • Création d’attentes et feinte de déception pour contrôler des personnalités sensibles, comme les personnes dépendantes affectives ou les empathiques qui aiment plaire.

Les motivations principales de la personne contrôlée sont :

  • Recherche d’une base sécurisante : elle se sent à l’aise uniquement lorsqu’elle est contrôlée et surveillée, car elle interprète cela comme de l’amour.

  • Victimisation : être contrôlée lui permet de se percevoir comme victime ou martyr.

  • Validation du « mauvais objet » interne auquel elle s’identifie : lorsque la victime se place dans une situation de contrôle, elle valide les croyances négatives sur soi.

Les motivations du contrôleur narcissique sont :

  • Renforcer son sentiment de grandeur, d’omniscience et d’omnipotence par le biais de cette relation asymétrique.

  • Empêcher le départ de la victime, en faisant d’elle un « objet interne » manipulable à volonté, en contrôlant son environnement pour rendre la séparation impossible.

Voyons à présent d’autres mécanismes défensifs qui soutiennent le besoin de contrôler.

Les défenses adaptatives alloplastiques

Pour se protéger des abus parentaux, les narcissiques ont développé des mécanismes de défense adaptatifs de type alloplastique. Le préfixe « allo » vient du grec állos, qui signifie « autres », tandis que le préfixe « plastique » provient du grec ancien plastikós, désignant la formation ou la malléabilité. Ainsi, dans un contexte psychopathologique, une défense alloplastique correspond à la tentative de modifier l’environnement ou d’altérer la perception d’autrui, dans le but de résoudre un conflit intérieur.

Chez les narcissiques, les défenses alloplastiques se manifestent par une tendance à rejeter toute responsabilité personnelle, en attribuant systématiquement leur affectivité négative à autrui. Incapables de tolérer la critique ou d’admettre une quelconque vulnérabilité, ils ne se sentent jamais responsables de leurs actes ni coupables de leurs actions envers les autres. Ils sont incapables de reconnaître ne serait-ce que 1 % de leurs torts et ne s’excusent jamais.

Ils blâment les autres et retournent les situations à leur avantage. Le rejet de la faute sur autrui est renforcé par leur vision des autres comme des objets inférieurs, indignes de respect, d’attention ou de la moindre concession. Cette attitude méprisante s’accompagne d’une forte défiance, particulièrement envers les figures d’autorité ou leurs partenaires intimes. Elle se manifeste par un refus catégorique de toute négociation ou de tout compromis.

Le déni : un mécanisme de survie de leur faux self

La question se pose : comment les narcissiques pathologiques pourraient-ils vivre sans déni, alors que leur narcissisme relève d’un trouble quasi psychotique les faisant se percevoir comme des êtres divins et infaillibles ?

Pour survivre, ils doivent ignorer leurs distorsions cognitives : affronter leur délire de grandeur les plongerait dans une profonde mortification ou provoquerait l’effondrement de leur faux self. Lorsque ce faux self s’effondre, leurs illusions s’évanouissent, laissant le narcissique face à un vide abyssal qu’il ne peut tolérer.

Bien qu’ils soient plus ou moins conscients de leurs actes, leur perception d’eux-mêmes et du monde reste altérée. Cela les empêche d’examiner en profondeur leurs comportements et d’y apporter un véritable changement. L’un de ces comportements réside dans le fait qu’ils ne perçoivent autrui que comme des « objets internes ». Par conséquent, ils ne reconnaissent l’altérité de personne, traitant les autres comme des extensions de leur propre identité et des pivots autour desquels ils déploient les phases de leur fantasme partagé.

Changer nos comportements, nos attitudes et notre manière d’exprimer nos émotions suppose une véritable prise de conscience : il faut reconnaître nos erreurs ou puiser en nous une motivation profonde pour amorcer cette transformation. Or, enfermés dans leur univers psychotique, les narcissiques pathologiques manquent de lucidité pour reconnaître leurs fautes ou mesurer l’ampleur des souffrances qu’ils infligent à leurs victimes.

L’innocence violente chez les narcissiques manifestes

Le fait que les narcissiques vivent dans le déni de l’ensemble de leurs comportements a été expliqué indirectement par le psychanalyste Christopher Bollas dans son livre Being a Character, où il introduit la notion d’innocence violente.
Sam Vaknin adapte cette notion dans le cadre du narcissisme pathologique et explique comment l’innocence violente se manifeste à travers cinq composantes essentielles :

1. Le narcissique n’assume aucune responsabilité pour ses comportements nuisibles, même lorsqu’il blesse, brise ou ruine la vie d’autrui par son agression passive et son absence de présence psycho-émotionnelle. Il se sent légitime à mépriser, ignorer, négliger, dévaloriser, dénigrer, nier et détruire les autres.

2. Puisque sa perception est altérée, il affiche une moralité ostentatoire, surtout lorsqu’il se présente comme prosocial ou engagé dans la communauté. Il se sent comme l’incarnation même de la perfection. Se sentant irréprochable et infaillible, il écrase les autres sous le poids de sa prétendue supériorité morale, de ses codes de conduite rigides, de ses règles et de ses normes. C’est la compensation de sa honte toxique et de son complexe d’infériorité.

3. Il présente un manque absolu de conscience des effets, des résultats et des conséquences de ses décisions, de ses choix et de ses actions. Son abus narcissique génère des préjudices considérables dans toutes les strates e la conscience de ses victimes, mais il demeure complètement inconscient de l’impact réel de ce qu’il provoque. Il vit dans le déni de son impuissance, de ses insuffisances, de son complexe d’infériorité et de son agression passive.

4. Il refuse toute remise en question. Il refuse obstinément de reconnaître sa propre agressivité passive. Il refuse d’écouter ou de comprendre votre point de vue, ou celui de quiconque. Ce refus s’accompagne d’entêtement, de rigidité et d’une opposition constante. Imbu de lui-même, il méprise et invalide les remarques et les émotions d’autrui, car, de son point de vue, il est une bonne personne.

5. Il est un véritable professionnel du rôle de victime. Il recourt à l’auto-victimisation dès qu’il est confronté aux conséquences de ses actes ou de son manque d’action. Son narcissisme pathologique est une réponse adaptative à un environnement abusif, reposant sur un sentiment de victimisation érigé en principe organisationnel de son psychisme. Cette posture victimaire lui permet de justifier la projection de sa rage sur autrui et de se sentir innocent — non coupable.

Cependant, dans son for interne, une dissonance cognitive anxiogène émerge : d’un côté, il est responsable de la souffrance d’autrui, puisqu’il se conçoit à la fois comme omniscient et comme la source ultime du contrôle qu’il exerce sur les autres. De l’autre, s’il refuse cette responsabilité, car il ne peut plus se percevoir comme parfait, ostentatoirement moral ou omniscient. Il n’est plus infaillible.

Cette tension constitue la dissonance inhérente à l’innocence violente : il n’est ni l’autorité suprême ni une entité divine. Cette reconnaissance demeure intolérable pour un narcissique classique — elle engendre une forte agressivité grandiose.

Le refoulement : expulsion des expériences perturbantes

Chez les narcissiques, le refoulement constitue un mécanisme de défense par lequel ils bannissent de leur conscience les expériences perturbantes. Dans ce processus, les affects sont déplacés, isolés ou niés, car ils associent l’amour à l’abus subi dans leur enfance. Ils ne supportent pas l’amour des autres et ne tolèrent pas leurs sentiments. Donc ils les invalident. Cependant, ces expériences perturbantes demeurent inscrites dans leur subconscient et se projettent sur les autres sous la forme de colères imprévisibles.

En dehors du fait qu’ils présentent des trous de mémoire, les narcissiques ont une tendance marquée à sélectionner leurs souvenirs. Ils évitent délibérément de penser à des problèmes, des sentiments ou des expériences douloureuses, et écartent ces éléments perturbants par un acte d’oubli. Cette occultation constitue une réponse aux conflits et au stress : une disposition consciente et volontaire à mettre de côté ce qui leur cause de la souffrance.

En d’autres termes, ils évitent leurs expériences négatives, les effacent de leur esprit ou les occultent consciemment pour échapper à une réalité insupportable. Leurs souvenirs deviennent alors un patchwork d’événements et de figures sans lien apparent les uns avec les autres. Et si un narcissique vous raconte son histoire dans un cadre thérapeutique et que vous la lui renvoyez en miroir, il niera avec aplomb avoir vécu ce que vous lui rapportez.
Pour éviter l’effondrement, il s’accroche à ses fantasmes et à ses distorsions cognitives.

Observons au présent d’autres comportements par lesquels les narcissiques pathologiques tentent de combler leur vide intérieur.

Le locus de grandeur : l’espace où les narcissiques élaborent un récit illusoire

Pour donner une apparence de réalité à sa façade grandiose, le narcissique transforme en locus de grandeur ses projets, son métier, sa carrière et les rôles sociaux qu’il endosse.
Il s’agit d’un espace psychotique, un scénario halluciné, une scène intérieure où il compose des récits grandioses. Dans cet espace psychotique il se perçoit comme unique, spécial, omniscient et tout-puissant. Supérieur dans le succès, singulier dans l’échec, exceptionnel en toute situation : sa perception grandiose se légitime d’elle-même, car il y croit sincèrement.

Les erreurs dans son métier, son travail ou sa profession ne l’atteignent pas. L’écroulement de ses objectifs ne l’ébranle pas. Les échecs répétés ne le dévalorisent pas. Dans tous les cas, sa conviction d’être exceptionnel demeure. Ce n’est pas la cohérence de ses récits qui importe, mais la fonction vitale qu’ils remplissent : lui donner le sentiment d’exister. Tout récit ou fantasme émanant de son locus de grandeur le distingue comme unique.

S’il s’agit d’un narcissique malicieux, il peut glisser vers la cruauté. Dans ce cas, il se montre obstiné, animé par la volonté d’établir l’infériorité de l’autre — comme si sa propre grandeur dépendait de l’humiliation infligée. En affirmant son exceptionnalité et sa supériorité. Il adopte alors une posture prédatrice, bombardant l’autre de sa haine, jusqu’à vouloir l’anéantir. Dans cette intention, il devient extrêmement rigide.

La rigidité des narcissiques : un signe de leur hyper‑flexibilité

Le narcissique grandiose est très compétitif. Il a besoin de garder constamment l’avantage.
Il ne peut se permettre d’être contredit ou réfuté, car son concept de soi grandiose — gonflé à l’extrême, quasi-divin — doit être maintenu, sous peine de s’effondrer. Un élément essentiel de son concept de soi grandiose est l’omniscience : il doit tout savoir, tout comprendre et être la source ultime de la vérité. Admettre une ignorance reviendrait à perdre ce statut.

Reconnaître une erreur, c’est avouer ne pas être omniscient, donc ni tout-puissant ni divin.
Le déni est pour lui primordial, car toute remise en question menace l’édifice fragile qu’est sa personnalité. Ainsi, même lorsque son entêtement est contre-productif ou autodestructeur, le narcissique persiste jusqu’au bout.

Il refuse obstinément de considérer des points de vue différents ou d’accepter de nouvelles informations. Pour lui, les opinions des autres sont inférieures et potentiellement humiliantes, car elles remettent en cause son omnipotence. Le changement produit par l’interaction sociale, est perçu comme une menace insupportable. C’est pourquoi les narcissiques ont souvent été décrits comme psychorigides par de nombreux psychologues et psychiatres.

Mais cette description de psychorigidité, est-elle vraiment exacte ?

En réalité, la rigidité des narcissiques dissimule une vérité pathétique : leur structure est hyper‑flexible, dans le sens où leur identité demeure diffuse, désamorcée et désorganisée. Cette diffusion identitaire se manifeste par un défaut de jugement dans leurs engagements.

C’est pourquoi leur psyché est marquée par le chaos, l’imprévisibilité et l’instabilité : aujourd’hui, ils croient en une chose, et le lendemain en une autre. Un jour, ils défendent certaines valeurs avec ferveur, et le jour suivant, ils en adoptent de nouvelles, parfois opposées. Ils changent fréquemment d’avis, de projets, d’intérêts, d’emploi ou de relations.

Nombreux d’entre eux manifestent un investissement marqué pour l’imaginaire et par une orientation futuriste qui les conduit à élaborer des projets dont la cohérence demeure essentiellement fantasmatique. Dans leur univers peterpanesque et féerique, ils sont rarement confrontés aux limites du réel, ce qui leur permet de préserver l’intégrité de leur idéal du moi.

Ils souffrent d’un syndrome dissociatif — dépersonnalisation et déréalisation — et présentent d’importantes lacunes mnésiques, ce qui rend leur identité discontinue et fragmentée. L’absence d’un passé psychique cohérent les contraint à s’appuyer sur la validation externe pour maintenir un sentiment de continuité.

Il en résulte une existence instable, imprévisible et fortement fragmentée. Leur seuil de frustration étant bas, ils réagissent de façon explosive. Privés des fonctions cruciales de l’ego, ils extériorisent leur régulation interne afin de maintenir une image de soi grandiose et, ainsi, de se sentir exister.

Être ouverts d’esprit reviendrait donc à reconnaître que les théories ou hypothèses d’autres personnes pourraient être plus valides — chose que les narcissique ne peuvent tolérer. Leur entêtement constitue une défense contre l’humiliation et l’atteinte à leur omniscience.

L’arrogance compétitive de ces seigneurs médiévaux

Un autre trait des narcissiques classiques — issu de leurs récits illusoires — est leur arrogance compétitive. Ils surestiment leurs propres capacités par rapport à celles des autres et affichent un sentiment exagéré de leur importance personnelle, souvent sans accomplissements réels pour le justifier.

Leur arrogance se manifeste aussi par un sentiment d’invulnérabilité, une croyance en leur immunité face aux conséquences de leurs actes, et une impression d’être spéciaux, uniques, sans précédent.
Cette arrogance s’accompagne donc d’une autoglorification constante et d’une hautaineté marquée. Ils méprisent autrui et refusent de traiter quiconque d’égal à égal. Leur attitude évoque celle des seigneurs médiévaux envers leurs serfs : vaniteux, mégalomanes, pompeusement ridicules, grandiloquents et hypocrites.

Convaincus de pouvoir tout accomplir et d’exceller en tout, ils deviennent inaccessibles à leur entourage. Ils ne daignent interagir qu’avec ceux qu’ils jugent exceptionnels, car ces derniers leur procurent une précieuse provision narcissique, à la fois valorisante et dynamisante.

Une autre facette de leur arrogance est l’antagonisme. Celui-ci éclate dans des gestes provocateurs, des attitudes conflictuelles, destinées à faire réagir l’autre. Leur plaisir est dans la réaction négative qu’ils arrachent, dans le conflit qu’ils attisent.

Si quelqu’un remet en question leur arrogance, ils se sentent humiliés et cherchent à anéantir celui ou celle qui les a offensés. Leur rage ouverte face au désaccord et à l’opposition s’explique non seulement par l’audace de leurs contradicteurs, qu’ils considèrent comme manifestement inférieurs, mais aussi parce qu’un tel affront ébranle leur vision du monde et leur conviction d’être uniques, spéciaux — presque divins.

L’exploitation d’autrui : une tentative de combler l’envie dévorante

Un autre trait marquant des narcissiques — manifestes ou cachés — est leur exploitation, qu’elle soit domestique, professionnelle, financière ou psycho-émotionnelle.

Comme nous l’avons vu, les narcissiques sont incapables de concevoir une existence séparée de la leur : ils ne discernent pas où ils s’achèvent et où les autres commencent. Ainsi, ils consomment, exploitent, épuisent et détruisent psychiquement autrui, en projetant sur lui leur rage narcissique. L’exploitation consiste à utiliser l’autre au mépris de ses droits, de sa dignité ou de son bien‑être global.

Leur exploitation d’autrui est nourrie par une envie corrosive, une jalousie extrême et une auto‑victimisation constante. Ils ne supportent pas que leur victime éprouve de la joie de vivre ou possède une capacité de création, un emploi, une voiture plus luxueuse, une maison plus belle, une position sociale plus élevée, davantage de connaissances, etc.

Pour se rassurer, ils se construisent des récits où les autres — « ces insignifiants » — seraient incapables de reconnaître la valeur de leurs propres réalisations. Cette distorsion cognitive pousse les narcissiques à tirer profit de la vulnérabilité, du travail ou des ressources d’autrui, qu’ils exploitent comme autant de sources de gratification narcissique.

Certains n’hésitent pas à s’immiscer dans la vie intime d’une personne proche pour s’emparer de son activité, de ses idées, de ses connaissances, de ses réussites ou de son argent. C’est le cas des narcissiques somatiques qui, en état d’effondrement chronique, deviennent des narcissiques cachés, glissant vers une forme de psychopathie primaire.

Avec eux, la répartition des ressources est inégale : l’exploité reçoit moins que ce qu’il contribue ou mérite. Les termes de la relation sont biaisés en faveur de l’exploitant. L’autre est réduit à un rôle fonctionnel, donc nié dans son altérité.

Ainsi, dans le cadre d’un fantasme partagé, ils n’hésitent pas à faire de leur partenaire intime — homme ou femme — une mère censée prendre soin d’eux, une servante dévouée, une esclave sexuelle, ainsi qu’une source de provision narcissique, à la fois valorisante et sadique.

Ils ne peuvent pas retarder la gratification

Les narcissiques manifestes veulent tout posséder et tout expérimenter. Ils ne se contentent que de ce qu’ils perçoivent comme idéal, parfait, beau ou extraordinaire. Incapables de retarder la gratification, ils se montrent souvent audacieux, aventureux, explorateurs et curieux, persuadés qu’ils peuvent tout accomplir. Ils sont surpris ou dévastés lorsqu’ils échouent, quand l’univers ne se plie pas à leurs fantasmes illimités ou lorsque le monde et les gens ne se conforment pas à leurs caprices et à leurs désirs.

Faites attention ! Lorsque quelqu’un que vous venez de rencontrer fait de vous un « objet idéalisé », vous bombarde d’amour et, très vite, vous propose de vivre ensemble, de vous marier et d’avoir des enfants, soyez vigilant(e).

Le narcissique — manifeste ou caché —exprime sa vérité dictée par ses fantasmes illimités, et non par une réalité qu’il peut concrétiser. Mieux vaut attendre pour observer ses réactions, car une personne qui avance trop vite est probablement un prédateur psycho-émotionnel.

En raison de l’absence d’un ego fonctionnel, les narcissiques classiques ressemblent à des enfants : ils veulent tout, tout de suite, et sont extrêmement réactifs à la présence et aux comportements de chaque source de provision narcissique. C’est pourquoi, dans le milieu de travail et au sein de leur famille, ils cherchent à contrôler et manipuler les autres afin de les transformer en sources fiables de provision narcissique.

Pour obtenir notoriété et prestige, ils mentent, manipulent, contrôlent, dominent et possèdent ceux qui deviennent leurs sources de provision narcissique. Lorsque les gens ne se conforment pas à leurs attentes, ils se sentent blessés et réagissent par la colère.

Briseur de rêves : anéantir les autres pour se sentir puissants

Les narcissiques s’accordent le droit de rêver. Pourtant, ils se révèlent briseurs de rêves et rabat-joie. Lorsqu’ils sombrent dans la paranoïa ou la psychopathie, ils frustrent autrui de manière agressive et méprisante, provoquant des bouleversements individuels et sociaux.

Ils sèment le chaos. Dans ces moments, leur cruauté est intentionnelle, ciblée et impitoyable, même si les véritables raisons de leurs actions destructrices demeurent inconscientes. Ils détruisent les espoirs les plus chers des autres par leur rage narcissique, s’attaquant à leurs croyances profondes et sapant leurs valeurs les plus enracinées.

Pour ceux qui tombent sous leur emprise, le résultat inévitable est l’angoisse, la dévastation, la confusion, la désorientation, ainsi que l’agonie d’être constamment niés. Leurs actions destructrices induisent un décervelage hypnotique chez leurs victimes, un phénomène connu sous le nom de « gaslighting ». Pour explorer ce sujet lissez cet article : Le gaslighting.

Le mépris : armure et auto-approvisionnement narcissique

Certaines questions se sont imposées au professeur Sam Vaknin :
Comment les narcissiques pathologiques entretiennent-ils ce concept de soi contrefactuel, grandiose, exagéré, fantastique — totalement détaché de la réalité ?
D’où tirent-ils cette confiance exacerbée et cet amour-propre démesuré qui les fait penser : « Je suis supérieur à tout le monde. Tout le monde m’est inférieur… » ? 
Comment un être humain — qu’il soit déconnecté de la réalité, qu’il vive dans le déni ou qu’il soit quasi psychotique — peut-il réellement croire cela et y investir ses émotions, son énergie, sa psychologie ? Eh bien, répond-il, c’est dans le mépris que se trouve la réponse.

Les narcissiques entretiennent envers les autres un mépris profond. Ce n’est pas une simple réaction négative, mais une stratégie psychique : un bouclier, une armure contre toute vulnérabilité. Plutôt que de chercher l’attention ou l’approbation, certains choisissent le retrait et le dédain.

Leur mépris finit par les isoler, les privant de toute chance d’obtenir une quelconque provision narcissique de l’extérieur. Ce choix n’est jamais accidentel : il définit la phase dite « cachée » du narcissisme, où le repli et la froideur deviennent les garants de la survie psychique.
Pourquoi ce renoncement ? Pourquoi risquer l’effondrement du faux self pour préserver l’illusion d’une supériorité incontestée ?

Parce que le mépris assure au narcissique une invulnérabilité illusoire.  Mépriser, c’est se rendre intouchable : « Les gens sont trop stupides pour comprendre mon intelligence », pense-t-il. « Trop envieux pour reconnaître ma valeur ; ils cherchent seulement à me nuire. »

Ces récits intérieurs placent le narcissique au sommet d’une hiérarchie imaginaire. Les autres deviennent insignifiants, indignes, réduits à l’état de masse anonyme. La dévalorisation systématique nourrit un délire de supériorité où le mépris agit comme un rempart : critiques, moqueries et désaccords glissent sur lui sans effet. En rabaissant autrui, il lui retire tout pouvoir de le blesser.

Peu à peu, cette posture se fige en armure. Le narcissique se perçoit comme invulnérable, imperméable, autosuffisant. Le mépris devient son auto-approvisionnement narcissique : il n’a plus besoin des autres, puisqu’ils ne valent rien à ses yeux. Mais cette stratégie, si protectrice soit-elle, a un coût : en réduisant autrui à néant, il se condamne à une solitude stérile. Son mépris, censé le protéger, devient à la fois refuge et prison.

Derrière cette froideur se cache une peur fondamentale : être rejeté, humilié, exposé. La blessure qui fissurerait son image idéale est pour lui inimaginable. Alors, pour se préserver, il méprise avant d’être méprisé. En niant la valeur de l’autre, il croit sauvegarder la sienne. Ainsi se déploie la logique inconsciente du narcissique : mépriser pour ne pas souffrir, dominer pour ne pas être détruit. Le mépris devient son auto-approvisionnement narcissique, son ultime refuge — mais aussi la preuve tragique de sa fragilité.

Nombre de narcissiques adoptent une attitude condescendante envers les autres. Certains peuvent même se montrer faussement humbles, à l’image des narcissiques cachés. Dans ce cas, ils dissimulent leur mépris tout en se percevant comme supérieurs. Ils peuvent se sentir exceptionnels même dans l’échec, allant jusqu’à se glorifier d’être perdant.
Voyons comme les narcissiques compensent leur pathologie.

La sublimation : un mécanisme de survie sociale

Dans la psychanalyse et la psychologie, la sublimation se définit comme un mécanisme psychique par lequel des pulsions instinctives ou socialement inacceptables sont transformées en activités socialement valorisées. Dans le cas des narcissiques, la sublimation devient une compensation qui contrebalance leurs failles en renforçant une qualité prosociale.

Les narcissiques pathologiques ont besoin des autres pour leur fournir leur provision narcissique et réguler ainsi leur équilibre mental. C’est pourquoi ils cherchent le prestige, le succès et la célébrité, en devenant prosociaux. Paradoxalement, ils haïssent et méprisent les autres, précisément parce qu’ils dépendent d’eux. Cette dualité se reflète dans leur faux self, qui n’est qu’une absence — un vide présentant un masque de « normalité ».

Ne vivant qu’à partir de leur faux self, les narcissiques s’alimentent en réalité de l’envie, de la convoitise et de fantasmes de pouvoir absolu. Si vous souhaitez gagner de l’argent, le narcissique classique veut devenir l’homme le plus riche du monde. Si vous cherchez la reconnaissance, il veut la célébrité. Si vous désirez un peu de pouvoir sur votre vie, il veut exercer du pouvoir sur les autres. Il n’est jamais que l’hyperbole d’objectifs sociaux ordinaires, portée jusqu’à son point d’incandescence.

Ainsi, en poursuivant la réussite, l’argent et le pouvoir, il sublime ses impulsions, ses affects négatifs et ses comportements par le désir d’accomplir des objectifs sociaux. Il s’aligne sur ce que la société érige en réussite. Ainsi, son faux self devient, en lui-même, une forme de sublimation. Le narcissique détourne alors l’énergie logée dans la pulsion de mort, dans son vide abyssal, dans le traumatisme de l’enfance et dans l’abus. Il redirige cette énergie noire, dépressive, vers des objectifs que la société reconnaît, valide et érige en accomplissements.

Pour ce faire, il utilise le « code-switching ». Pour s’adapter à un groupe social, chacun passe d’une langue à l’autre ou d’une forme d’expression à une autre. C’est ce que l’on appelle en anglais le « code-switching ». En revanche, le narcissique crée des simulations destinées à masquer la fausseté de son propre faux self — il ne peut pas l’éviter.

Sa sublimation ne consiste donc pas à « obéir » à la société, mais à agir pour son propre bénéfice, en déjouant les punitions et en tirant parti des règles en place. Ainsi, la sublimation n’est ni un idéal moral ni un devoir social : c’est une stratégie narcissique, orientée vers la gratification personnelle dans un cadre symbolique qui demeure compatible avec la vie commune. C’est ainsi qu’il soutire sa provision narcissique.

Les trois types des narcissiques prosociaux

Il existe trois types des narcissiques prosociaux : l’imposteur, l’iconoclaste et le brutal.

Le narcissique prosocial imposteur est décrit largement dans l’article Les narcissiques cachés, à la fin de la description des narcissiques anxieux, car il est un personnage fictif. Il en va de même pour les narcissiques somatiques qui se déguisent en narcissiques cachés bienfaiteurs. Vous trouverez plus loin dans le texte les paragraphes à ce sujet, qui leur sont consacrés.

Le narcissique prosocial iconoclaste se présente comme quelqu’un qui refuse les normes établies, expose les illusions collectives et se révolte contre le conformisme. Historiquement « briseur d’idoles », il rejette les règles du jeu social pour en proposer de nouvelles. L’iconoclasme est paradoxal : en détruisant un ordre, il en instaure toujours un autre, promettant reconnaissance et protection à ceux que l’ancien monde a laissés de côté. Ainsi, même les figures anticonformistes comme certains leaders politiques, tout en dénonçant le système, instaurent en réalité une nouvelle forme de conformisme et un nouveau récit auquel leurs partisans doivent adhérer. Ce sont des narcissiques manifestes.

Le narcissique prosocial brutal utilise la vérité comme une arme destructrice. Ce type de personnalité se complaît dans une honnêteté sadique, qui ne vise ni à éclairer ni à aider, mais à blesser, humilier et immobiliser autrui. Son agressivité est difficile à condamner, car elle se présente comme de la franchise. Sous couvert de moralité, ce narcissique déguise son mépris et sa misanthropie en discours d’aide ou de vigilance. En réalité, son « honnêteté brutale » est une forme subtile mais profondément antisociale de sadisme, parfois même valorisée culturellement chez certaines figures d’autorité, qui se croient « invincibles ». C’est le cas de certains narcissiques accomplis.

Les narcissiques accomplis : les invincibles

Les narcissiques accomplis, les ultra-riches et les individus extrêmement puissants, prosociaux, s’arrogent le droit d’être grandioses et de maltraiter autrui. Ils se perçoivent comme exceptionnels : ils croient que l’image exagérée qu’ils ont d’eux-mêmes est réelle.
Ils ne reconnaissent jamais la fragilité de leur faux self, car ils se croient invincibles.

Dans les interactions intimes ils s’attribuent un « droit sacrificiel », persuadés de mériter la reconnaissance et la gratitude de l’autre, car ils s’imaginent se sacrifier pour lui en descendant de leur « monde divin » vers le monde terrestre.

Il s’agit là d’une grave distorsion cognitive, car l’épreuve de réalité est altérée dans leur esprit psychotique. Pour cette raison, ils sont incapables de développer une véritable intelligence émotionnelle, ce qui les rend, au fond, stupides dans tous les domaines. Cette déficience réduit leur capacité à atteindre des objectifs réellement bénéfiques pour le bien commun. Pourtant, ils sont souvent pardonnés en raison de leurs contributions présumées ou parfois réelles — à la société. C’est notamment le cas de Donald Trump.

Leur sentiment de grandeur n’est pas perçu comme délirant, car il repose sur des réalisations concrètes dont les bénéfices supposés ne sont jamais véritablement examinés. Ainsi, ils sont même considérés comme bienveillants et protecteurs, alors qu’en réalité, ils infligent de graves préjudices à l’humanité. (Lire : L’ère du narcissisme : une société dystopique.)

Professions envahies par des narcissiques classiques

Selon les études scientifiques de Brunnell (2008), Jonason (2009), Spurk et Hirschi (2018), Charpentier et Labreuche (2020), Paulhus et Williams (2002), entre autres, les narcissiques classiques envahissent les postes de direction et de management, les domaines artistiques et médiatiques, la politique, les domaines du droit et de la finance, l’entrepreneuriat et aussi les spécialités médicales.

Pourquoi les narcissiques pathologiques choisissent-ils ces professions ?
La réponse réside dans leur quête insatiable de provision narcissique. Les narcissiques recherchent constamment l’attention, l’adulation, la reconnaissance et l’obéissance des autres, et même la notoriété par la crainte qu’ils suscitent. Ces interactions leur permettent de réguler leur estime de soi, de reconstruire leur confiance et de restaurer leur image souvent fragmentée. Lisez l’article intitulé La provision narcissique.

Pour eux, interagir avec les autres à partir d’une position de supériorité est essentiel. Les interactions d’égal à égal ne les intéressent pas. Ils ont des distorsions cognitives à leur égard, parce que leur perception de soi et du monde est altérée. Ils se considèrent supérieurs en intelligence, en sagesse, en pouvoir, etc. Ainsi, ils créent des espaces pathologiques où ils règnent en figures quasi divines. Cet environnement leur permet de maintenir une emprise sur leurs admirateurs, suiveurs ou subordonnés.

Travaillez-vous avec un narcissique classique ou accomplit ?

Si vous travaillez avec un(e) narcissique pathologique, il est essentiel de prêter attention à ses comportements et de faire preuve de prudence, car une confrontation directe pourrait rendre votre quotidien professionnel insoutenable. Souvenez-vous que cette personne dispose de défenses alloplastiques et qu’elle vous blâmera pour toute erreur qui lui paraîtra être de votre faute. Elle ne se reconnaîtra jamais responsable de rien.

Voici quelques règles élémentaires pour gérer cette situation :

  1. Gardez vos distances, et vous réduirez son emprise.

  2. Restez neutre, et vous déjouerez ses pièges.

  3. Évitez les confrontations, et vous préserverez votre paix.

  4. Appuyez-vous sur les faits, et vous fermerez la porte aux manipulations.

  5. Conservez une trace écrite, et vous protégerez votre vérité.

  6. Clarifiez sans cesse, et vous empêcherez la distorsion.

  7. Cherchez du soutien, et vous retrouverez votre force.

  8. Fixez vos limites, et vous préserverez votre dignité.

  9. Anticipez ses attaques, et vous ne serez jamais pris au dépourvu.

  10. Protégez-vous intérieurement, et vous resterez libre.

Bien que ces règles puissent vous soutenir, elles ne garantissent en rien votre capacité à tolérer le défi de travailler sous l’emprise d’un narcissique.

Votre partenaire intime est-il narcissique classique ?

Si vous êtes en couple avec un(e) narcissique classique, sachez qu’il/elle fait de vous un objet interne. Il entre alors en « relation » avec cet objet mental — et non avec vous en tant qu’être distinct.  Le fait que vous soyez devenu(e) son objet interne lui permet de s’approprier votre existence psychique. Il ne peut tolérer votre altérité : vous devez lui appartenir.

Le professeur Sam Vaknin déclare : « N’oubliez jamais que le narcissique pathologique n’est qu’un enfant qui cherche une mère. » Il a besoin d’une mère avec laquelle il pourra se confronter, qu’il mettra à l’épreuve, dont il se séparera ensuite pour évoluer vers sa souveraineté. Vous devenez alors le pivot autour duquel il construit son fantasme partagé. Par ce biais, il reproduit avec vous le conflit qu’il a vécu avec sa mère, tout en vous transmettant son traumatisme à travers son agression sadique.

Il ressent un plaisir cruel à détruire votre intégrité psychique. Inconsciemment, il vous manipule grâce à un décervelage hypnotique appelé gaslighting. Cette manipulation, insidieuse et inconsciente, déforme votre perception — de vous-même et du monde — et broie votre volonté, afin de vous soumettre à la sienne. Son contrôle psychologique est d’une telle intensité qu’il peut induire chez vous des états dissociatifs de dépersonnalisation et de déréalisation.

Il vous engloutit, vous consomme, vous digère et vous assimile, ce qui correspond aux mécanismes psychologiques connus sous les termes d’introjection (engloutir), d’incorporation (consommer), d’internalisation (digérer) et d’identification (assimiler). Vous êtes vidé(e) de toute autonomie, devenant un zombie ou une momie égyptienne, parfaitement malléable. Pour plus d’informations, consultez cet article : Le gaslighting.

Vous êtes contraint(e) à devenir la source de sa provision narcissique à tendance sadique. C’est ainsi qu’il se sent tout-puissant, omniscient, complet, heureux et épanoui. À la fin, vous vous retrouvez dévasté(e), ruminant ses messages et ses abus, incorporés par l’introjection de son image. C’est pourquoi il est impératif de vous libérer de ces introjections et de reconnaître votre participation inconsciente à son fantasme partagé.

Sans ce processus appelé « désintrojection », vous continuerez à subir les effets traumatiques de son emprise. Se libérer des éléments psychiques qu’il a implantés en vous — ses messages dévalorisants, ses jugements, ses humiliations — constitue une étape fondamentale pour retrouver votre intégrité psychique. Il est vivement conseillé de consulter un professionnel sensibilisé à l’abus narcissique et à ses conséquences traumatiques. Face à vos ruminations douloureuses, un psychologue non averti risque, malgré lui, de minimiser votre vécu ou, pire encore, de prendre le parti du narcissique.

Je vous invite à me contacter pour des consultations individuelles, en présentiel ou à distance, ou à suivre mon cours de Déshypnose Identitaire. Dans tous les cas, je vous accompagnerai avec attention et bienveillance, en vous proposant des outils concrets et un éclairage précieux pour comprendre ce que vous avez traversé et amorcer votre reconstruction. À la fin de cet article, vous découvrirez les fondements de ce processus. Mais, pour l’heure, je vous propose d’explorer les deux sous-types du narcissisme manifeste.

Les deux sous-types des narcissiques classiques

En 1995, le professeur Sam Vaknin a introduit les notions de « narcissique cérébral » et de « narcissique somatique ». Il explique : il serait erroné de penser qu’il existe une constance dans les deux sous-types. Lorsqu’ils subissent un effondrement partiel, les narcissiques cérébraux sortent pour chercher un(e) partenaire intime et se transforment alors en narcissiques somatiques. Souvent, les narcissiques somatiques deviennent des narcissiques cachés durant cette période d’effondrement ou bien tentent de se comporter comme des narcissiques cérébraux. Regardons brièvement les comportements de chaque sous-type.

Le narcissique cérébral

Dès sa petite enfance, le narcissique cérébral découvre qu’il attire l’attention et l’admiration des adultes grâce à ses capacités intellectuelles. Il comprend également que son intelligence lui confère un pouvoir sur autrui et lui vaut du respect. Cette découverte, à la fois passionnante et gratifiante, devient irrésistible pour lui. Il en conclut : « Si je suis intelligent, j’obtiens l’attention et l’obéissance des autres. »

Aucune autre dimension de sa personnalité ne parvient à égaler le niveau de son intelligence. Par conséquent, il recherche l’excellence et refuse tout compromis en dehors de la perfection intellectuelle, négligeant ainsi la famille et tout le reste, y compris le sexe.

Pour compenser cette carence, il recourt à une dissonance cognitive : il utilise son intellect pour créer une « philosophie asexuelle. » En se servant de ce récit illusoire, il développe une fierté pour son asexualité, allant jusqu’à rejeter les propositions qu’il reçoit. Il éprouve alors une satisfaction à surmonter chaque épreuve, renforçant ainsi son identité intellectuelle.

Leur omniscience : une forme d’auto-validation

Les narcissiques cérébraux se perçoivent comme des êtres omniscients, spéciaux et uniques, parce que tout le monde admire leurs capacités intellectuelles. Parfois des véritables génies, ils accumulent des connaissances variées qu’ils utilisent pour nourrir des rêves de perfection divine, d’invincibilité et de toute-puissance. Ils ne supportent pas la critique et recourent à des mécanismes de défense tels que la rationalisation, l’intellectualisation et la distanciation.

Exigeants envers eux-mêmes et les autres, ils se valorisent à travers leurs succès professionnels, leurs diplômes et leur travail acharné. Ils ressentent une angoisse existentielle lorsqu’ils sont confrontés à des situations qui ébranlent leur image d’omniscience aux yeux des autres. Le narcissique cérébral se conduit comme un adolescent, plutôt schizoïde, qui n’a besoin de personne. Donc il devient asocial et passivement agressif. C’est ainsi qu’il punit ses parents. Ce comportement se ressemble au celui du narcissique caché passif-agressif.

Le narcissique cérébral se dit :
« Ils ne m’apprécient pas, ni ne me comprennent. Je vais leur prouver que je suis spécial. Je vais leur montrer ma valeur par l’ampleur de ma contribution. » 

De son point de vue, cela représente une forme de générosité. Mais ce n’est en réalité qu’une suridéalisation de lui-même. Il se satisfait donc d’activités solitaires ou d’une profession à travers de laquelle il se voit placé au-dessus de la stupidité humaine.

Son isolement dans un monde bien à lui est le résultat de pensées paranoïdes développées à l’adolescence, qui l’amènent à éviter les interactions humaines. Il rejette le contact avec les autres, qu’il perçoit comme moralement ou intellectuellement inférieurs. Il considère les autres comme indolents, répétitifs ou ennuyeux. Donc, il les méprise au point de les déshumaniser.

Son noyau schizoïde, vide, constitue le socle de son dysfonctionnement psycho-émotionnel. Par conséquent, il ne peut offrir à son partenaire intime qu’une absence de présence affective, marquée par l’impossibilité d’un véritable échange. Pourquoi ? Parce qu’à un niveau inconscient, il réduit l’amour à une fonction utilitaire que l’autre doit accomplir, et à un abus narcissique qu’il exerce sous couvert de lien.

La provision narcissique : une dépendance existentielle

Comme tous les narcissiques classiques, il a besoin de l’attention des autres pour obtenir sa provision narcissique, qui alimente sa surévaluation et son auto-idéalisation. Sa vie prend tout son sens dans sa conviction d’être supérieur, omniscient, moralement parfait, spécial et différent des autres. Il utilise donc son intelligence et ses connaissances, réelles ou prétendues, pour attirer l’attention et se faire admirer. Cependant, il n’interagit qu’avec ceux dont il a besoin.

Connu pour ses talents d’orateur, sa capacité d’apprentissage, sa mémoire, sa rapidité de traitement de l’information et son aptitude à concevoir des projets lucratifs, il privilégie les relations avec les personnes qui l’aident à atteindre ces objectifs. Il communique principalement avec elles pour gagner de l’argent ou acquérir de la notoriété. Autrement, il préfère s’isoler.

Une vision du corps dissociée de la réalité corporelle

Le narcissique cérébral se dissocie de sa corporalité et néglige énormément son corps. Il est repoussé par les fluides corporels et les organes et profondément dégoûté par tout cela. Tout ce qui le définit en tant que narcissique cérébral est marqué par ce rejet corporel. Pour lui, le corps n’est qu’un fardeau qu’il doit entretenir, une distraction qui l’éloigne de sa quête de connaissances. Il ne tire donc aucun plaisir de l’activité physique, y compris de l’activité sexuelle. Par conséquent, il maltraite et détruit son corps.

Par conséquent, il maltraite et détruit son corps. Inconsciemment, il l’instrumentalise pour punir ses proches et éviter l’intimité avec son/sa partenaire intime. Il se rend repoussant en prenant du poids, en négligeant son hygiène personnelle, en ignorant ses problèmes médicaux et dentaires, en fragilisant sa santé, en s’habillant mal, etc.

Cette démonstration ostentatoire et auto-infligée de négligence et de maltraitance corporelle a pour effet de mettre un terme à l’intimité, qu’elle soit corporelle ou sexuelle. Ainsi, il pousse sa partenaire à adopter des comportements et des modes de vie contraires à sa nature. Si celle-ci est dépendante affective et souffre de la peur de l’abandon, elle renonce à sa vie sexuelle. Sinon, elle est poussée à lui être infidèle ou à se séparer de lui.

Le narcissique cérébral est conscient que sa libido est infantile, qu’il est homosexuel refoulé, autoérotique ou asexuel, et qu’il ne pourra jamais satisfaire les besoins sexuels de sa partenaire. Il sait également que la sexualité est pour lui une sorte d’obligation, une corvée entreprise à contrecœur, uniquement pour préserver sa source de provision narcissique.

À ses yeux, le sexe est réservé à ceux qui ne peuvent pas aspirer à mieux, ce qui le conduit à ne pas apprécier sa partenaire en tant que femme désirante. Il est misogyne et la perçoit plutôt comme une figure maternelle qui prend soin de lui. Après la phase de séduction, il devient asexué, ce qui révèle son sadisme psychologique.

Si la séparation devient imminente, il peut s’effondrer partiellement. Dans ce cas, il cherche à trouver un(e) autre partenaire. Pour y parvenir, il dissimule son effondrement en adoptant le comportement d’un narcissique somatique, devenant temporairement sexuellement actif jusqu’à ce qu’il trouve cette nouvelle compagne ou ce nouveau partenaire. Cependant, s’il n’en trouve pas, il n’en souffre pas, car il apprécie sa solitude et n’est pas réellement intéressé par le sexe.

L’auto-idéalisation : une déformation cognitive

Le narcissique cérébral considère que sa compagnie est un grand privilège, car il se voit comme un savant, un professeur, un coach, un guide ou un gourou omniscient.
Le simple fait qu’une femme le considère comme capable de lui apporter du soutien est, pour lui, une victoire.

Cependant, le décalage entre sa libido, entièrement investie en lui-même, et celle d’une femme émotionnellement équilibrée, risque de se traduire par de la douleur, de la tromperie et une catastrophe relationnelle.
Inconsciemment, c’est l’issue qu’il recherche, car il pense évoluer en se séparant d’une femme sur laquelle il projette l’image de la « mauvaise mère » qui l’a blessé.

L’anxiété d’être aimé et sa réponse par l’autoérotisme

Une fois qu’il vit avec une femme, le narcissique cérébral ressent de l’anxiété lorsqu’elle lui donne son affection, car l’amour qu’il a reçu de ses parents s’accompagnait également de manipulation, d’instrumentalisation, d’utilisation, de maltraitances et de brimades. Il en vient à confondre amour et abus — il croit que s’il aime quelqu’un, cette personne lui fera du mal.

Pour cette raison, au début de la relation il fait de sa partenaire une Madone inaccessible qui représente le symbole virginal qu’il met sur un piédestal. Donc, si elle lui exprime son désir sexuel, il rejette sa demande. C’est ainsi qu’il consolide son image de grandeur, d’omniscience morale, de perfection divine et de toute-puissance.

De son point de vue, sa partenaire doit être judicieuse et accepter sa façon de lui faire l’amour. Inconsciemment, il projette sa propre part féminine sur elle, pour ensuite l’intérioriser durant les rapports sexuels. Autrement dit, dans ses fantasmes, il entretient en réalité des relations sexuelles avec une projection de son propre aspect féminin, et non avec elle.

De plus, une hostilité se développe en lui, car il finit inévitablement par transférer sur elle l’image de la mauvaise mère. À ses yeux, elle devient alors l’incarnation de sa méchanceté. Étant donné qu’il clive sa mère en figures « sainte » et « mauvaise », il refuse que sa provision narcissique s’opère avec sa partenaire sur le plan sexuel.

Le sadisme psychologique : une arme de pouvoir

Comme vous le voyez, l’asexualité est une arme de guerre et de pouvoir pour le narcissique cérébral. C’est l’instrument qui lui permet de réguler son sentiment de supériorité morale. Étant donné que sa partenaire a besoin d’amour, d’intimité, de complicité et de relations sexuelles, il lui refuse tout cela, car il souhaite qu’elle le trompe.

Cette stratégie de manipulation, qui consiste à pousser un(e) partenaire intime vers l’infidélité, s’appelle l’infidélité collusive. Sa provision narcissique à tendance sadique, obtenue par une infidélité collusive, constitue une compulsion de répétition. Lisez l’article intitulé : La compulsion de répétition des narcissiques.

Il torture psychologiquement sa partenaire intime à travers six stratégies inconscientes.

Première stratégie : le fantasme partagé

Il impose à sa partenaire intime son fantasme partagé. En faisant le transfert de l’image de la mauvaise mère sur elle, il lui refuse tout contact sexuel.
Parmi les tactiques qu’il utilise pour la tester, on trouve le mécanisme de renforcement intermittent, qui consiste à alterner entre chaud et froid, proximité et évitement.

  • Il observe si sa compagne peut jouer le rôle de mère rassurante, prête à se soumettre à son contrôle, à ses manipulations, à sa domination et à l’emprise qu’il exerce sur elle.

  • Il pousse son dévouement à l’extrême, la confrontant à des situations limites pour tester son courage et son engagement envers lui.

  • Il veut savoir jusqu’où il peut aller avant qu’elle ne craque et le trompe.

  • Inévitablement, sa partenaire échoue au test, craque et finit par le trahir. Il se sent alors omniscient et tout-puissant, persuadé de contrôler totalement sa partenaire et de pouvoir la manipuler à sa guise, ce qui, selon lui, prouve qu’il est un génie exceptionnel.

Paradoxalement, voir sa partenaire intime échouer à son test est dévastateur pour lui, car cela le plonge dans un état de mortification narcissique. Il ressent une honte profonde et extrême, non pas en raison du mal qu’il a infligé par ses maltraitances, mais parce qu’il se retrouve dans un chaos psychique où il se sent anéanti et dévasté. Il est honteux d’avoir investi son énergie en elle, lui donnant ainsi le pouvoir de le mortifier.

Deuxième stratégie : il se croit sa victime

Bien qu’il se sente triomphant, voire euphorique d’avoir poussé sa partenaire à compromettre ses valeurs, son estime de soi et sa dignité, il se considère comme une victime et éprouve une mortification narcissique.

  • Pour cette raison, il instaure un jeu de pouvoir totalement infantile : il transforme sa partenaire en « méchante », tandis qu’il devient tout « bon ». Ce clivage confirme sa paranoïa, donc il fait de sa partenaire intime son « objet persécuteur ».

  • En rejetant sur elle le blâme et en l’accusant de sa souffrance, il rétablit son égosyntonie. C’est-à-dire son équilibre égocentrique ; il se sent moralement supérieur, et sa grandeur est restaurée.

Si sa compagne lui exprime ses émotions, le scénario de maltraitance de son enfance se réactive, réveillant sa blessure archaïque. Il se sent agressé, car, psychologiquement, il reste un enfant en quête de protection maternelle.

Se sentant moralement supérieur, il minimise les maltraitances qu’il inflige à sa partenaire, pensant qu’elles ne sont pas graves, qu’il n’est pas sérieux et qu’il n’a aucune intention de la blesser.
En revanche, les réactions et la colère de sa partenaire lui semblent bien plus significatives et blessantes, car elles brisent le contrat implicite qu’il croyait avoir avec elle.
Cela confirme pour lui qu’elle incarne la « mauvaise mère » qui l’a blessé autrefois.

Troisième stratégie : la négligence et le contrôle

L’infidélité de sa partenaire rend légitime, à ses yeux, sa dévalorisation et son mépris outrageant à son égard. Il invalide ses émotions et la laisse seule en permanence.
Il se dissocie encore davantage d’elle, la néglige, l’ignore et évite même de la regarder.
Il adopte ces comportements passifs-agressifs, sans ressentir ni remords ni empathie.

Puisque sa partenaire s’est comportée exactement comme il le souhaitait, il se sent gratifié par le contrôle qu’il exerce sur elle. Il reste ainsi le maître du jeu de pouvoir entre eux.
Il se sent en contrôle lorsqu’il la pousse à se sentir dévalorisée, coupable et honteuse de sa trahison, tout en se percevant comme moralement supérieur.

Le problème est qu’il dépend d’elle pour une multitude de services, ainsi que pour l’attention et l’admiration nécessaires à sa provision narcissique. Cependant, il n’apprécie pas cette dépendance, car elle le fait se sentir piégé, tel un enfant.  De plus, les protestations de sa femme lui rappellent ses insuffisances et le font régresser à l’époque où il craignait terriblement d’être abandonné par ses parents.

Ses multiples ruptures lui prouvent qu’à cause de sa façon d’être, personne ne veut de lui ni ne le comprend. Il recadre ses conflits de couple dans cette perspective infantile, entretenant ainsi sa mortification ou son délire paranoïaque.

Quatrième stratégie : il se sent moralement supérieur

À ce stade, le narcissique cérébral se sent triomphant. Il contemple avec une satisfaction froide le chagrin d’amour de sa compagne, qu’il juge pitoyable, et se repaît de sa souffrance — d’autant plus qu’elle est envahie par la culpabilité et la honte, au point de ne plus pouvoir soutenir son propre regard dans un miroir.

C’est alors qu’il adopte soudain une posture de bienveillance feinte, se montrant altruiste, charitable et magnanime. Il lui accorde son pardon pour les torts qu’il estime avoir subis, se hissant ainsi au rang d’être moralement supérieur. Par cet acte de clémence, il restaure son sentiment de toute-puissance morale et son équilibre intérieur, s’érigeant en divinité magnanime dispensant sa grâce.

Cinquième stratégie : il regagne sa liberté

Il parle à sa partenaire et lui dit : « Écoute, je sais que tu as une libido, mais moi, je n’en ai pas. Tu veux faire l’amour, mais je ne souhaite pas avoir de relations sexuelles. Alors, vas-y, trouve quelqu’un avec qui tu pourras faire l’amour. »

À ce moment-là, il semble se désintéresser de sa liberté sexuelle, mais ce n’est qu’une façade, car au plus profond de lui, il bouillonne de rage et de désir de vengeance.
Il se sent offensé, défié, humilié et honteux. En d’autres termes, il est mortifié.

Pourtant, il ne pose jamais de questions et la liberté de sa partenaire ne semble pas le déranger, car en lui offrant cette liberté, il espère obtenir la réciprocité.
En la repoussant et en lui permettant de faire ce qu’elle veut, aussi longtemps qu’elle le souhaite, il garantit sa propre liberté.
Elle devra rester en dehors de ses affaires, ne pas le déranger et le laisser vaquer à ses occupations dans son monde solipsiste.

Ainsi, sa magnanimité n’est qu’un moyen de servir ses propres intérêts, et non d’assurer le bien-être de sa partenaire.
Elle lui servira également de bouclier contre la proximité d’autres femmes, car il tient à préserver sa solitude. Il lui sera donc fidèle, mais uniquement par nécessité.

Sixième stratégie : il détourne les faits

Lorsque sa femme exprime son besoin de le quitter, il rejette la faute sur elle. En utilisant le mécanisme de recadrage, il déforme les faits à son avantage par un discours manipulateur, afin de continuer à se venger d’elle.
Il pense alors : « Je t’ai accordé le privilège de vivre avec moi et tu me quittes. C’est impardonnable ! Tu n’es qu’une femme stupide qui n’a pas su apprécier le trésor que j’étais dans ta vie. Tu vas le regretter. »

Comme vous pouvez le constater, vivre aux côtés d’un conjoint narcissique cérébral n’a rien d’une aventure extraordinaire. Il vous épuise, vous use, vous vide de votre énergie vitale. Vous devez prendre soin de lui, répondre à ses besoins et anticiper ses humeurs. À défaut de comprendre sa dynamique interne — et les mécanismes psychiques qu’il impose — vous en sortirez psychiquement détruit(e).
Voyons maintenant le cas du narcissique somatique.

Le narcissique somatique

Contrairement aux narcissiques cérébraux, les narcissiques somatiques s’attachent à leur corps comme unique moyen d’attirer l’attention. Ils se préoccupent donc de manière excessive de leur apparence physique, de leur forme corporelle et de leurs comportements sexuels. Ils se sentent supérieurs en beauté, spéciaux et uniques, ils déploient bien leurs atouts de séduction.

Ils cherchent la perfection physique et utilisent leur apparence pour séduire et obtenir la provision narcissique. Ils considèrent leur partenaire comme un objet sexuel et, dans le pire des cas, manifestent un sadisme extrême dans leurs relations intimes.

Ils se surestiment et se survalorisent par le biais de leur apparence physique. Ils croient que leur corps est irrésistible, qu’ils dégagent une puissance érotique extraordinaire, qu’ils sont magnifiques et époustouflants. Mais cette image ostentatoire reflète rarement la réalité et dissimule surtout leur dévalorisation intérieure et leur complexe d’infériorité.
Conscients de ce décalage, ils se donnent beaucoup de mal pour sculpter leur corps.

  • Ils prennent un soin exagéré de leur poids, de leur silhouette, mais aussi de leur peau, de leurs dents, de leurs ongles et de leurs cheveux.

  • Ils pratiquent le bodybuilding, le fitness ou l’haltérophilie et divers autres sports.

  • Certains sont hypocondriaques et maniaques de la santé.

  • Ils s’inquiètent du moindre défaut et de la détérioration de leur corps. Ils se consacrent à l’amaigrissement par des régimes extrêmes ou à l’embellissement de leur corps par de multiples opérations de chirurgie esthétique.

  • D’autres encore sont des consommateurs compulsifs de compléments alimentaires ou d’extensions corporelles qui, selon eux, augmentent leur irrésistibilité.

Cette activité est leur tentative désespérée de combler le vide abyssal de leur faux self.

Leur faux self : une image de leur corps

Chez les narcissiques somatiques, le faux self n’est rien d’autre que l’image de leur corps.
Dans l’enfance, ils ont incorporé des messages parentaux dévalorisants. Ils se sont identifiés à la fois au « moi jugeant » et au « moi jugé »

Le moi jugeant leur répète :
« Tu es nul, imparfait, insignifiant, inférieur, incomplet, inutile, incapable. Tu n’arrives pas à te faire remarquer, tu n’es pas à la hauteur, tu ne vaux rien »

Pour compenser l’anxiété générée par ces voix intérieures qu’ils prennent pour réelles, ils se convainquent d’être leur corps. Dès l’adolescence, ils ont remarqué qu’ils pouvaient attirer l’attention et l’admiration des autres grâce à leur physique et à leur apparence. Leur corps devient alors l’instrument de régulation de leur estime de soi, ainsi que la source de la provision narcissique nécessaire pour se sentir exister et renforcer leur égosyntonie.

  • En psychologie l’égosyntonie est une expérience où tous les aspects psychiques d’un individu sont perçus comme cohérents et en accord avec soi-même.

  • Tandis que l’égodystonie se réfère à une expérience subjective où les pensées, les sentiments ou les comportements de cette personne sont perçus comme indésirables ou en conflit avec elle-même.

En mobilisant leurs atouts physiques et leurs jeux de séduction, les narcissiques somatiques obtiennent attention, admiration et flatteries de la part de personnes qui deviennent leurs sources d’approvisionnement narcissique. Ces personnes fonctionnent comme des régulateurs externes de leur estime de soi : en les admirant, le narcissique somatique se vit comme unique, surpuissant et omnipotent.

Leur surévaluation : une confusion ontologique

Puisqu’ils sont dépourvus d’intériorité essentielle, les narcissiques somatiques confondent l’être et le paraître. Ils se surestiment uniquement par leur apparence. Ils deviennent des beaux gosses athlétiques ou des belles filles qui séduisent et instrumentalisent les autres par leurs charmes et par leur maquillage.

Les femmes narcissiques somatiques s’avancent comme des adolescentes éternelles, cherchant sans fin le miroir des regards, l’éclat des yeux qui s’arrêtent sur elles. Elles veulent être attirantes, sexy, irrésistibles, parfaites. Elles veulent être vues, flattées, reconnues, admirées, par leur corps, par leurs vêtements, par ces parures coûteuses, extravagantes, symboliques, qui disent au monde : « regarde-moi, célèbre-moi, consacre-moi ».

Et les hommes, eux aussi, rejouent la même scène. Certains racontent leurs chasses, leurs conquêtes, leurs prouesses, comme si les mots eux-mêmes étaient trophées. D’autres exhibent tatouages et baskets, symboles de leur toute-puissance. Certains enfin goûtent la domination, soumettent, possèdent, rejettent, et recommencent, encore et encore, dans le cycle infini de l’admiration et du rejet.

Vieillesse et déclin : quand l’apparence ne suffit plus

Sam Vaknin signale que, 300 ans avant que le terme « narcissisme » ne soit inventé par Sigmund Freud, un autre grand esprit, William Shakespeare, a décrit dans son sonnet numéro 62 le narcissique somatique de manière parfaite. Voici ce sonnet :

Le péché d’amour-propre possède tous mes yeux,
Et toute mon âme et toutes mes parties.
Il n’y a pas de remède à ce péché.
Il est si profondément ancré dans mon cœur.
Il me semble qu’il n’y a pas de visage aussi gracieux que le mien.
Aucune forme n’est aussi vraie, aucune vérité n’est aussi importante,
Et pour moi, je définis ma propre valeur.
En surpassant tous les autres dans leurs valeurs.
Mais lorsque mon miroir me montre comment je suis en réalité,
Battu par le temps et ridé par l’âge,
Je lis à rebours tout mon amour-propre,
Tant il serait injuste d’avoir de l’amour-propre avec pareil visage.
L’amour-propre est une iniquité.
C’est toi, toi-même, que je loue pour moi-même,
Peignant mon âge avec la beauté de tes jours.

L’effondrement : l’incapacité d’obtenir la provision narcissique

Les narcissiques somatiques s’effondrent lorsque leur corps vieillit, lorsqu’ils sont malades ou victimes d’un accident et qu’ils ne parviennent plus à obtenir les partenaires désirés, ni leur provision narcissique. Tout signe de vieillissement dans leur corps menace la survie de l’image idéale qu’ils se sont construite d’eux-mêmes.

Pendant la période d’effondrement, ils essayent de devenir des narcissiques cérébraux. Mais comme ils ne sont pas brillants intellectuellement, même s’ils se prennent pour des génies exceptionnels, ils reviennent vite à leur sous-type somatique. D’autres deviennent des narcissiques cachés qui vivent par procuration et/ou aux dépens des autres.

Leur sexualité : une expérience aliénante

Les narcissiques somatiques sont autoérotiques. Leur énergie libidinale est exclusivement investie dans l’image de leur corps — c’est l’objet libidinal qu’ils adorent. Ils sont incapables de maintenir des relations sexuelles adultes, multidimensionnelles, interactives et chargées d’émotions. Pour eux, l’amour n’est que de plaisir personnel. Ils l’utilisent pour affirmer leur attractivité, leur irrésistibilité et leur jeunesse.

Les narcissiques somatiques sont souvent qualifiés d’accros au sexe lorsqu’ils sont des hommes, et d’histrioniques lorsqu’il s’agit de femmes. Mais les relations sexuelles avec eux sont en quelque sorte une expérience impersonnelle, émotionnellement aliénante et épuisante. Ils accèdent au corps des autres pour se masturber, ainsi que pour montrer leur esthétique physique et leurs exploits sexuels.

Leur activité de séduction devient addictive, car elle leur permet d’exhiber leur image, comme le paon mâle exhibe sa traîne lors de ses parades. Cela les conduit à la conquête rapide de personnes qui, à leurs yeux, sont insignifiantes. S’ils ont un partenaire, ils s’ennuient une fois que les choses deviennent routinières. La routine est par définition contre-narcissique, car celle-ci menace leur surévaluation.

Leur cruauté : un rejet indigne et abject

Les narcissiques somatiques sont dédaigneux et cruels. Lorsqu’ils mettent fin à une relation, ils n’hésitent pas à déformer la vérité au sujet de la personne qu’ils quittent.
Ils inventent des mensonges à son sujet, la blâment et la rejettent comme s’il s’agissait d’un objet. Ils le font avec une grande joie, ayant déjà un(e) autre partenaire en vue, comme si leur ex-partenaire n’avait jamais existé.

Leur absence : une fixation sur le vide

Le narcissique somatique est émotionnellement absent. Il n’est qu’une identité de vide, un abîme sans fond. Il éprouve donc un besoin compulsif de se remplir de distractions superficielles. Il est très doué en acrobaties sociales, mais il n’est pas vraiment présent.
C’est une personne frivole qui a besoin de s’amuser. C’est pourquoi il préfère les conquêtes multiples pour avoir des rapports sexuels amusants, débridés et mécaniques.

Doté d’une certaine légèreté d’esprit, il peut être amusant et sympathique. Il ne manque pas d’astuces pour séduire afin de continuer à aimer sa propre image. Il peut, par exemple, vous donner des massages, vous offrir un bon repas et se servir de son corps pour attirer l’attention des autres dans n’importe quelle situation.

Leur partenaire : un amusement sexuel

Si vous êtes en relation avec un narcissique somatique, sachez qu’il n’éprouve d’amour pour personne, car il n’aime que sa propre image. Vous ne serez pour lui qu’un amusement, une sorte de poupée sexy et chaude ou un(e) partenaire de jeux sexuels, qui doit adorer ses exploits orgasmiques qu’il aime compter.

Ce qu’il veut, c’est que vous acceptiez l’excitation que lui procurent ses fantasmes, en particulier ses fantasmes incestueux. Il communique ouvertement son désir d’être un bébé et vous demande de jouer le rôle de maman. Il/elle peut se sentir très excité(e) par le sexe oral. Pour le satisfaire, vous devez vous soumettre à ses préférences sexuelles, et vous devez faire preuve d’endurance et de persévérance.

Il attend également que vous passiez son test d’infidélité. Votre réaction va l’exciter énormément parce qu’il cherche en vous le parent constant et fiable qui l’aime inconditionnellement. Mais une fois qu’il vous aura trouvé(e) ennuyeux(euse), il vous jettera comme un jouet usagé.

Leur perversité : un dénigrement sadique

Si vous rencontrez un narcissique somatique sadique, explique Sam Vaknin, il vous demandera de vous soumettre à sa perversité. Le sexe est son moyen de vous utiliser, vous humilier et vous dénigrer. Le narcissique somatique n’a besoin de l’autre que pour se masturber ou pour pratiquer son sadisme.

Son plus grand plaisir consiste à utiliser le corps de l’autre comme un jouet, afin de le casser et le jeter contre le mur. Il peut vous proposer des relations à plusieurs, ou vous dénigrer en faisant de vous sa salope ou une dépravée. Soyez prudent, car les fantasmes sadiques des narcissiques somatiques sont très virulents et pernicieux, voire démoniaques.

Les coachs sportifs : les grands opportunistes

Les narcissiques somatiques exercent souvent des activités professionnelles ou des métiers adaptés à leurs capacités, comme celui de coach sportif. Bien qu’ils aident les autres à améliorer leur forme physique, leur constitution et leur santé, certains utilisent leur position pour attirer des partenaires riches.

Ils adorent les voitures de luxe, les vêtements flashy, les résidences somptueuses, les vols en première classe, les hôtels de luxe, les cartes de crédit, les soirées élégantes, les gadgets high-tech, et les contacts avec des personnalités célèbres que leurs partenaires leur permettent d’acquérir. Tout cela renforce leur image et alimente leurs fantasmes de grandeur.

La psychopathe narcissique : il devient dangereux

Lorsqu’un narcissique somatique adopte les traits distinctifs d’un psychopathe, il s’approprie le corps des autres et le traite comme un jouet à casser ou à abuser de diverses manières. Le sadomasochisme devient une caractéristique principale de ce type de comportement. Lisez cet article : Psychopathes vs narcissiques - leurs différences.

Ces individus se livrent à des actes agressifs et à une sexualité nauséabonde.
Ils sont effrayants jusqu’au bout et représentent un grave danger pour la société ainsi que pour tous ceux qui croisent leur chemin.

Certains sniffent de la cocaïne et se comportent comme des proxénètes. Ils incarnent une caricature grotesque de la masculinité, arborant des muscles difformes, des veines apparentes, et une allure de « paquets de viande » bien tassés. Avec leurs cheveux gominés, leurs tatouages ostentatoires et leurs pantalons trop serrés mettant en valeur l’entrejambe, ils offrent une image typique de ce type de narcissique.

Voyons maintenant comment se manifestent-ils dans leur activité prosocial.

Prosociaux… Mais imposteurs

Le professeur Sam Vaknin explique que l’internet a donné naissance à une nouvelle génération de gourous, de coachs, de conseillers en développement personnel et d’experts autoproclamés, qui sont en réalité de grands manipulateurs, des prosociaux imposteurs. Ils veulent tout : un corps parfait, des conquêtes sexuelles, et le statut d’intellectuels reconnus.

Les conquêtes sexuelles ne suffisent pas à ces mégalomanes délirants et vaniteux.
Vous les voyez sur YouTube, exhibant fièrement leur poitrine gonflée, tout en lavant le cerveau de personnes crédules et naïves, formant ainsi des cultes autour d’eux.
Ce sont des beaux parleurs ou des charlatans qui masquent leur ignorance derrière un flot ininterrompu d’absurdités pour composer des discours séduisants aux oreilles du profane.

Ils se déguisent en savants : les charlatans

D’autres narcissiques somatiques aspirent à devenir des savants comme les narcissiques cérébraux. Dans ce cas, ils pontifient sur des théories bancales, à moitié cuites ou mal informées. Ils émettent des opinions et des analyses dans des domaines aussi divers que la philosophie et la science, sans aucune qualification réelle.

En fait, ils diffusent des informations erronées, car ils n’ont pas les connaissances nécessaires pour expliquer les choses correctement. Ces personnes passent plus de temps dans leurs masturbations mentales, dans les salles de sport ou dans les boîtes de nuit, qu’à étudier sérieusement.

Ils se déguisent en maîtres spirituels : les hypnotiseurs

Certains narcissiques somatiques, lorsqu’ils traversent un état d’effondrement, adoptent un narcissisme caché. Ils se présentent alors comme des sages visionnaires ou des maîtres spirituels, attirant des adeptes souvent en quête de solutions rapides à leurs problèmes.

Ces narcissiques manipulent particulièrement les femmes, les incitant à avoir des relations sexuelles avant de les rejeter avec une grande cruauté, parfois même en présence de leur mari ou partenaire intime, qui reste totalement sous leur emprise.

Un T-shirt pourrait pourtant avertir leur entourage avec un message du type :
« Adore-moi, sers-moi, paye-moi, et j’abuserai de toi volontiers. »
Mais bien sûr, ils ne l’affichent jamais si ouvertement !

Ils se déguisent en guérisseurs chamans

D’autres narcissiques somatiques, devenus des narcissiques cachés de sous-type communautaire, se font passer pour des guérisseurs, des sauveurs altruistes ou des guides spirituels. Ils sont extrêmement dangereux. Sans aucune véritable connaissance, ils utilisent des substances psychoactives pour induire des états de conscience altérés, censés « guérir » leurs clients.

Prétendant incarner la spiritualité et la bienfaisance, ces faux thérapeutes aggravent la fragilité psychique de leurs suiveurs. En recourant à des substances psychoactives, ils pratiquent un véritable décervelage hypnotique – une forme de manipulation mentale connue sous le nom de gaslighting – plongeant leurs victimes dans un état de confusion si profond qu’ils en viennent à souffrir de dépersonnalisation et de déréalisation. Pour savoir ce que sont ces états, cliquez sur ce titre : La dépersonnalisation et la déréalisation.

Véritables prédateurs, ils exploitent leurs adeptes et les ré-traumatisent, dans le seul but d’en extraire leur provision narcissique. Vous trouverez un exemple frappant dans cet article : La provision narcissique.

Pour savoir comme les psychopathes et les narcissiques pratiquent le décervelage hypnotique sans utiliser des drogues, cliquez sur le titre : Le gaslighting.

Ils se déguisent en intellectuels : les escrocs envieux

En s’associant à des narcissiques cérébraux, certains narcissiques somatiques deviennent des escrocs envieux qui s’approprient, plagient ou volent le travail de ces intellectuels et, en se prélassant dans la gloire volée, s’attribuent leur travail.

Pour montrer leur prétendu savoir extraordinaire, ils imitent ou répètent comme des perroquets ce que disent les vrais intellectuels. S’ils manquent d’informations, ils les inventent au fur et à mesure. Mais à moins de se duper eux-mêmes, ils savent bien qu’ils trompent les gens. Pour comprendre leurs motivations profondes cliquez sur ce titre : Psychopathes vs narcissiques - leurs différences.

Leur narcissisme caché : manipulation sous couvert d’expertise

Le narcissique somatique se faisant passer pour un coach, un savant, un gourou ou un intellectuel est cliniquement un narcissique caché. Il dissimule ses véritables intentions. C’est l’un des types de narcissiques les plus dangereux à rencontrer.
Sous des apparences séduisantes et bienveillantes, il manipule et trompe son entourage, jouant sur les failles des autres pour mieux les exploiter.

Bien, vous avez lu mes résumés sur diverses vidéos de Sam Vaknin, et j’espère que cet article vous a aidé à mieux comprendre le fonctionnement des narcissiques classiques (ou manifestes). Mais comprendre ne suffit pas.
La connaissance est une première étape, mais elle doit s’accompagner d’un véritable travail intérieur. À présent, j’aimerais vous parler du chemin personnel que vous pouvez entreprendre pour vous libérer des effets traumatiques de l’abus narcissique.

Une introspection approfondie

Il est crucial de ne pas minimiser l’impact qu’un narcissique manifeste peut avoir sur votre bien-être mental et émotionnel. Il est essentiel, également, de comprendre vos propres réactions face à cette personne, afin de pouvoir sortir de son emprise.

Connaître la dynamique interne du narcissique devient un bouclier important pour se protéger. Mais, plus important encore, c’est de comprendre votre propre dynamique intérieure, ainsi que la transformation qui s’opère en vous à son contact. Il érode progressivement votre fonctionnement et altère votre perception, vous isolant dans l’illusion qu’il est la seule personne qui existe et que, sans lui, vous serez réduit(e) au vide.

Je vous invite à relire cet article, mais cette fois avec une intention différente. Chaque fois qu’un paragraphe résonne avec votre vécu, prenez le temps de noter – dans un cahier dédié à votre introspection – deux éléments essentiels :

  • Sur la page de gauche, notez les faits concrets : les comportements de votre partenaire narcissique, ses attitudes, ses gestes, ses paroles et tout ce qui vous a blessé.

  • Sur la page de droite, écrivez vos réactions, en exprimant vos émotions avec sincérité.

Ce chemin implique une introspection profonde, honnête, parfois douloureuse, mais toujours nécessaire. Il est important de prendre le temps – de vous accorder l’espace – de remplir des pages entières de votre cahier d’introspection. Non pas pour ressasser, mais pour déposer. Pour comprendre, mettre des mots, relier les faits, identifier les schémas, et surtout : retrouver du sens dans ce que vous avez vécu.

L’écriture est un outil de libération, elle permet de sortir du brouillard, de rompre avec la confusion mentale imposée par la manipulation narcissique. Elle vous permet de vous réapproprier votre histoire, de reprendre le fil de votre vie.

En développant une compréhension approfondie, à la fois des comportements et des motivations du narcissique, mais aussi de votre propre fonctionnement psychique, vous entrez dans un véritable processus de désintrojection – celui de l’image du narcissique et de ses messages funestes, longtemps absorbés et intériorisés.

Il est crucial de faire taire cette voix hostile et critique dans votre esprit, celle que vous avez introjectée (avalée), incorporée (consommé) et intériorisée (digérée). Lisez l’article intitulé La déshypnose des objets internes.
Ensuite, il est tout aussi essentiel d’adopter la position de zéro contact avec cette personne. Consultez l’article intitulé Quitter un narcissique pathologique.

Cependant, pour sortir de votre état hypnotique, il faut rompre l’envoûtement par un processus de déshypnose qui vous restitue votre pouvoir intérieur.

La Déshypnose Identitaire

Il est crucial d’explorer votre propre identité – peut-être marquée par une dépendance affective, une blessure d’abandon ou un besoin profond de reconnaissance. Ce processus vous aide à sortir de l’état de confusion et de brouillage intérieur dans lequel vous avez peut-être été plongé(e) depuis l’enfance. Il vous permet de retrouver votre autonomie, de rétablir votre souveraineté intérieure, et de vous reconnecter à la voix profonde et authentique de votre être véritable. C’est là que la Déshypnose Identitaire entre en jeu.

Imaginez, ne serait-ce qu’un instant, que le pouvoir hypnotique de votre narcissique pathologique — ce pouvoir qui vous tenait sous emprise par le gaslighting, le décervelage insidieux, le silence glacial ou la rage dévastatrice — ait été entièrement démantelé dans votre esprit. Il vous manipulait par ses promesses non tenues, ses excuses creuses ou son éternel rôle de victime, mais les ruminations que cela suscitait en vous se sont enfin dissipées.

Un jour, cette emprise insidieuse que vous aviez introjectée, incorporée, intériorisée… s’est enfin dissipée. Vous avez cessé d’avoir peur de vivre sans lui (ou elle).
Vous avez cessé de vous protéger de ses comportements toxiques.
Vous avez cessé de penser à lui, de ressasser les pires comme les meilleurs souvenirs.
L’objet interne — ce persécuteur idéalisé — qui empoisonnait votre esprit a perdu tout pouvoir. Le chaos émotionnel semé par le narcissique s’est éteint, laissant place à un calme que vous n’osiez plus espérer.

Qui ou quoi a accompli ce miracle ?
La Présence silencieuse de votre être authentique. Celle que vous écoutez désormais, grâce à votre processus d’introspection — à cette Déshypnose Identitaire qui vous reconnecte à vous-même. C’est par cette Présence que vous avez pu désintrojecter le narcissique de votre esprit. Ce processus s’est accompli par amour pour vous-même, sans la moindre trace de culpabilité.

Il est essentiel de comprendre ceci : l’introspection est une pratique qui demande du temps pour porter ses fruits. Mais grâce à elle, vous vous établissez peu à peu dans la paix et le silence intérieur. C’est là le changement le plus profond qu’un être humain puisse opérer : transcender ses objets internes et ses réactions infantiles.

Avec cette transformation, la puissance silencieuse de votre Présence demeure.
Vous n’avez plus aucun contact avec votre ex-partenaire narcissique.
Et ce n’est pas pour le blesser — comme le feraient les narcissiques cachés, passifs-agressifs. Non.

Vous agissez ainsi en accord avec vos valeurs, votre paix intérieure et votre vérité.
C’est une décision sacrée : celle de protéger votre système nerveux, de tourner votre attention vers votre force intérieure, et de préserver votre dignité.
Vous avez enfin commencé à focaliser votre regard sur votre lumière intérieure.
Pour mieux saisir la profondeur de ce processus, je vous invite à consulter l’article L’introspection.

Face à un narcissique pathologique, chaque mot — ou chaque silence — devient une arme de contrôle. Peu importe la clarté de vos explications ou la douceur de votre ton, il détourne la conversation, déforme vos intentions, renverse votre récit. Et soudain, c’est vous qui semblez être la personne cruelle ou folle. Ce jeu de pouvoir vous épuise, érode votre confiance, et renforce son emprise.  Le cercle vicieux se referme, encore et encore, jusqu’à ce que vous doutiez de vous-même… jusqu’à ce que son abus narcissique finisse par fissurer, puis détruire, votre psychisme.
Si vous vivez encore avec lui ou elle, commencez d’abord par créer un espace introspectif vous permettant d’observer comment vos émotions sont ignorées ou invalidées, et comment vos mots, vos tentatives de communication, sont utilisés contre vous.
Dans cet espace, posez-vous doucement les questions suivantes :

  • Qu’est-ce qu’il fait concrètement ? Quels comportements me font souffrir ?

  • Quels mots ou phrases me blessent ? Écrivez tout ce qu’il fait et dit.

Pour chaque réponse, demandez-vous à la troisième personne :

  • Quelle vieille blessure est rouverte par cette attitude ou ce comportement ?

  • Quel « moi » mental réagit à ses attaques et agressions ?

  • Quel âge à ce « moi » et quelles sont ses croyances ?

  • Qu’est-ce que pousse ce « moi » à rechercher l’approbation, la validation et l’amour d’un narcissique ?

  • Quelle est la véritable source de sa souffrance

Ce type de questionnement ouvre la voie à une déshypnose identitaire — un retour à votre être authentique, libre de toute emprise. Cherchez donc les réponses à l’intérieur, sans tenir compte de ce qui fait ou dit votre partenaire narcissique. Elles émergent de votre propre conscience, de votre propre vérité. C’est en vous que réside la clarté.

Le silence qui émerge de ce processus d’introspection brise l’attachement au « moi » souffrant. Et dans ce silence, une vérité s’impose : « Je n’ai plus besoin de t’expliquer quoi que ce soit. Je n’ai plus besoin de prouver quoi que ce soit. Aujourd’hui, j’écoute ma voix intérieure, mes besoins, mes limites. »

Vous commencez alors à entendre la voix de votre être authentique. Une force tranquille, enracinée, qui refuse désormais d’être appâtée par la souffrance ou manipulée par le drame.
Votre Présence silencieuse devient intolérable pour le narcissique.
Elle le prive de ses leviers de contrôle, le rend insignifiant à ses propres yeux.
Mais priver un narcissique de son approvisionnement émotionnel n’est pas un acte de vengeance.
C’est un acte d’amour envers vous-même.
C’est reprendre votre énergie vitale, vous retrouver, évoluer, et aimer pleinement l’être humain que vous êtes réellement.
Pour approfondir ce processus de libération, je vous invite à lire l’article Quitter un narcissique pathologique.

L’attitude la plus puissante face à un narcissique pathologique est maintenir le silence.
Maintenir le silence — non par orgueil ou punition, mais pour vous maintenir en alignement avec votre être authentique — change totalement la dynamique. Vous quittez l’échiquier. Le silence devient votre frontière ferme et ancrée. C’est alors que vous commencez à vous aimer. Cette alchimie intérieure vous permet de faire ce constat : « Je ne ressent plus le besoin de mendier son amour pour exister. Je suis déjà dans mon cœur. »

Cette posture terrifie un narcissique pathologique dont le contrôle, le pouvoir, l’omniscience et la supériorité reposent sur sa capacité à vous faire souffrir. Chaque réaction de votre part renforce son illusion de contrôle. Il construit son identité sur sa capacité à vous faire souffrir, à vous faire réagir. Chaque émotion que vous exprimez, chaque tentative de justification, chaque blessure visible… renforce son illusion de contrôle.

Mais votre Présence silencieuse — stable, ancrée, inaccessible — fissure cette illusion.
Elle le confronte à son vide intérieur, à l’impuissance qu’il cherche désespérément à fuir.
Et c’est là que commence votre véritable pouvoir.

Passer de l’état de réaction à la Présence silencieuse est un voyage conscient. Un chemin lent, parfois sinueux, qui transforme peu à peu le chaos émotionnel en paix intérieure.
Et lorsque vous tombez dans les déclencheurs du narcissique, ce n’est pas un échec.
C’est un signal. Un appel à poursuivre l’introspection, à revenir à vous, à écouter ce qui en vous demande encore à être guéri.

La véritable force ne réside pas dans le contrôle des autres, mais dans la régulation de votre monde intérieur. La douleur se transmute en sagesse.
Vos déclencheurs deviennent des éclats de clarté.
Et vos anciens mécanismes de survie se métamorphosent en Présence.
Grâce à ce processus, vous ne réagissez plus par automatisme : vous choisissez.

Et c’est dans cet espace sacré, au cœur de vous-même, que la transformation prend vie.
Lorsque vous pratiquez l’introspection, vous n’avez plus besoin de vous justifier, ni de vous expliquer face au manipulateur narcissique.
Vous quittez le rôle du mendiant en quête d’amour, de reconnaissance, de validation.
Vous cessez de tendre la main vers ce qui vous blesse.

Vous ne jouez plus. Vous ne réagissez plus. Vous êtes ailleurs — en vous.
Et le geste le plus puissant que vous ayez accompli…
C’est de vous choisir. Sans bruit. Sans justification.
Avec amour.
Et dans cette décision silencieuse, vous êtes devenu(e) intouchable.
Non pas par dureté, mais par intégrité.
Ce qui demeure, c’est votre véritable Présence — stable et enracinée.
Une Présence qui ne cherche plus à convaincre, à plaire ou à survivre.
Une Présence qui perçoit Ce qui Est.

Prabhã Calderón